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2018/45: Line, Marie-Claude MARAN-SCREF

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L’auteur s’immerge dans la relation intime qu’elle a eu avec sa mère et nous conduit à la rencontre de cette femme. On se prend au jeu de la découverte d’un personnage dans son époque.

Agrégée de lettres c’est avec un style délicat, tout en pleins et en déliés, que Marie-Claude nous livre ce récit, émaillé à la façon d’Annie Ernaux des petites choses de son enfance.

Ce livre est un très bel hommage de Marie-Claude Maran-Scref à sa maman décédée, Line. L’auteure nous fait découvrir qui fut cette femme, aussi forte que fragile, et à travers elle, qui elle est elle-même, puisqu’elle s’est construite à partir de Line.

Line est une femme incroyable, toute en ambiguïtés et en contradictions. Line a peur. De tout. Sans cesse. La peur lui colle au corps et au cœur. Comme une sangsue. Pendant sa jeunesse, Line et sa sœur subissent la présence de leur beau-père, ses humeurs et son alcoolisme. Alors, Line se jure qu’elle épousera un homme sobre, sérieux et droit. Ce sera Raymond. Quand il est mobilisé, six semaines après leur mariage, Line est déjà enceinte de leur premier enfant, Jean-Luc. Elle restera donc avec sa belle-famille, connaîtra la solitude, l’exode… quand Raymond revient, Jean-Luc a cinq ans. Suivront Anne-Marie et Marie-Claude.

Line vit sa maternité comme une vocation. C’est touchant le mal qu’elle se donne pour offrir une enfance à ses trois enfants. Marie-Claude, la dernière, est une enfant et une jeune femme svelte. Sa mère l’appellera toujours « ma puce », surnom dont elle ne parviendra jamais à se défaire. «  Quand on est installé dans le petit et le gentil, il est difficile de viser le grand et l’important. Je m’y suis efforcée pourtant. J’ai grandi en savoir, j’ai grossi par la tête. Mais je suis restée légère, inconsistante, invisible. »

Et puis Line vieillit. L’âge la rattrape. Elle se met à refuser. Tout. De sortir, de bouger. La peur reprend le dessus. Sa vie a trop de rides, elle traverse ses dernières semaines en s’abandonnant, en se perdant. Line est partie, Marie-Claude reste. C’est le récit d’un manque profond, d’un abysse insondable.

Alors Marie-Claude écrit. Pour combler le manque de sa mère. « Pour réparer la perte, pour restaurer le lien. […] Comme si je pouvais te reconstruire à coups de mots, te redonner corps et chair avec ma seule écriture… »

Je ne peux pas dire que ce récit m’ait embarquée. Sans doute trop intime. Mère et fille sont liées à tel point qu’elles se confondent parfois.

Mais l’écriture est très belle. C’est très fin, léger, subtil, délicat. C’est un récit touchant, duquel déborde cet amour inconditionnel pour sa mère, mais aussi le deuil si difficile et la douleur incommensurable de la déchéance et de la perte.

Merci aux Editions Chum et à Emma Freya, agent littéraire bénévole, de cette découverte.

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2018/22: Deux secondes en moins, Marie COLOT & Nancy GUILBERT

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« – Vas-y, joue quelque chose. Ce que tu veux, ce que tu aimes, ce qui t’emporte! » Depuis qu’un accident de voiture l’a complètement défiguré, Igor se mure dans le silence. Sa rancune envers son père, responsable de l’accident, est immense, comme sa solitude. Rhéa sombre dans le chagrin après le suicide de son petit ami. Encore sous le choc, elle ne sait plus à qui ni à quoi se raccrocher dans la ville où elle vient d’emménager. Pour l’un et l’autre, tout s’est joué à deux secondes. Deux secondes qui auraient pu tout changer… Et pourtant, Igor et Rhéa reprenne jour après jour goût à la vie en se raccrochant à la musique. Une fantaisie de Schubert et un professeur de piano pas comme les autres vont les réunir et les mener sur un chemin inespéré.

Le père d’Igor est un homme très occupé. Ce jour-là, dans la voiture, en rentrant du conservatoire, il pianote un sms, lâche la route des yeux quelques instants. Suffisamment pour percuter une voiture mal garée le long d’un trottoir. Le père s’en sortira avec quelques égratignures. Mais l’airbag d’Igor ne s’est pas déclenché et celui-ci se retrouve défiguré.

Quant à Rhéa, elle vient d’emménager dans la même ville qu’Igor. Elle ne se remet pas du drame de sa vie. Son petit ami, Alex, s’est suicidé en se jetant sous un train. Elle ne parvient pas à comprendre ce qui a motivé son geste désespéré. Sa vie d’adolescente insouciante s’est arrêtée à cet instant-là.

Un très joli roman jeunesse, dans la parfaite lignée de Nos étoiles contraires de John Green. Un roman bouleversant mettant en scène des adolescents que la vie à laissés sur le bord de la route. La vie de ces deux-là est une palie ouverte, à vif. Ils ont tout perdu en quelques secondes. Un roman dur mais plein d’espoir.

La musique avait une place prépondérante dans leur vie d’avant. Un professeur du conservatoire, à l’instinct très affuté, va les prendre sous son aile, et à force de patience et de fine psychologie, va les amener à se dépasser et à revivre. Il leur permettra de surmonter leurs traumatismes et de se reconstruire.

Les thèmes abordés ici sont très sombres: le suicide, la mort, le drame, le déni, le deuil, la colère, la révolte, la reconstruction. Parce qu’il faut trouver une pierre sur laquelle construire une nouvelle vie, accepter le regard des autres, s’accepter soi-même, pardonner aussi. Il leur faudra faire preuve d’indulgence, d’empathie aussi. Ce qui est loin d’être simple, écouter les autres quand on est plus qu’un gouffre béant de douleur et de ressentiment. Ils devront accepter leur état. Ils devront accepter qu’ils ne peuvent pas tout maîtriser, qu’ils peuvent parfois être les marionnettes d’un destin incontrôlable et impitoyable. Ils devront faire preuve d’une incroyable volonté pour continuer à vivre.

Un très beau roman. Un grand merci à Babelio et aux Editions Magnard Jeunesse.

 

 


2018/09: Le jour d’avant, Sorj CHALANDON

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« Venge-nous de la mine », avait écrit mon père. Ses derniers mots. Et je le lui ai promis, poings levés au ciel après sa disparition brutale. J’allais venger mon frère, mort en ouvrier. Venger mon père, parti en paysan. Venger ma mère, esseulée à jamais. J’allais punir les Houillières, et tous ces salauds qui n’avaient jamais payé pour leurs crimes.

27 décembre 1974, fosse 3 de Saint-Amé de Liévin-Lens: les mineurs reprennent le travail, mais la mine n’a pas été préparée à leur retour. Coup de grisou… 42 morts. Le roman s’appuie sur cette catastrophe réelle (voir par exemple cet article).

Il m’est compliqué de parler de ce roman sans rien en dévoiler, tellement tout y est imbriqué. Je me suis longtemps demandé pour quoi ce titre, je n’avais pas compris. titre qui bien sur prend tout son sens à la fin du roman. Ce roman confirme mon affection pour Sorj Chalandon. J’aime son écriture, sa façon de raconter telle qu’on a l’impression qu’il s’agit d’une biographie, alors qu’on est bien dans une fiction.

Il nous livre ici une part de la vie si difficile des mineurs du Nord, de leurs familles. Leur quotidien, leur routine, leurs espoirs, leurs peurs, leurs angoisses, la maladie inévitable, la mort à petit feu, et parfois un accident… La douleur de toute une communauté.

Aux 42 disparus de la fosse 3 s’ajoute Jojo, le frère de Michel Flavent. Mais lui n’est pas compté au nombre des victimes; il est mort plus tard, de ses blessures, à l’hôpital, sans avoir repris connaissance. Il n’aura pas le droit aux quelques honneurs ni à la mémoire collective. Le père ne supportera pas la disparition de son aîné. Michel, lui, grandira dans l’ombre du disparu, se forgera sur son souvenir, sa légende. Et un leitmotive à sa vie: la vengeance… Qui lui permettra de supporter la douleur de l’absence toujours aussi vive et une réalité trop difficile à accepter.

Donc voilà, Sorj Chalandon y parle de résilience, de culpabilité, de damnation, de devoir, de rédemption.

Un très beau roman.

 


2017/91: Les gens heureux lisent et boivent du café, Agnès MARTIN-LUGRAND

« Ils étaient partis en chahutant. J’avais appris qu’ils faisaient encore les pitres dans la voiture. Je m’étais dit qu’ils étaient morts en riant. Je m’étais dit que j’aurais voulu être avec eux. » Diane a brusquement perdu son mari et sa fille dans un accident de voiture. Dès lors, tout se fige en elle, à l’exception de son cœur, qui continue de battre. Obstinément. Douloureusement. Inutilement. Egarée dans les limbes du souvenir, elle ne retrouve plus le chemin de l’existence. Afin d’échapper à son entourage qui l’enjoint à reprendre pied, elle décide de s’exiler en Irlande, seule. Mais, à fuir avec acharnement la vie, elle finit par vous rattraper…

La vie de Diane a cessé le jour où un camion a percuté la voiture familiale, emportant son mari et sa fille. Elle s’enferme chez elle et refuse tout.

Un an après la tragédie, elle décide d’aller s’installer en Irlande pour quelques temps, pour fuir ses proches mais aussi en mémoire de ce voyage que souhaitait faire Colin. Elle part donc se terrer dans un village retiré. Elle ne s’attendait pas à y rencontrer à nouveau la vie…

Je suis un peu déçue. D’après les critiques que j’avais lues, je m’attendais plutôt à une sorte d’essai sur le deuil. Mais si le deuil est bien au cœur de cette histoire, il s’agit plutôt pour moi d’un roman sentimental, très optimiste. Le scénario est très prévisible, on voit venir les « rebondissements » à 100 lieues… (oui, 1000 lieues comme le dit l’expression , ça fait quand même un peu beaucoup). Le début de ce roman est très émouvant, toute la partie qui évoque Colin et Clara et leur accident, et la dérive de Diane. Sentiment qui s’atténue à partir de son départ. Disons que cela reste attendrissant (mais prévisible) (je l’ai peut être déjà dit, non?).

C’est cependant une lecture qui reste agréable, le style est fluide et passe bien. Je suis mitigée, je ne sais pas trop si je vais commander la suite.

 


2017/65: Pardonnable impardonnable, Valérie TONG CUONG

Milo, 12 ans, est dans le coma après une chute de vélo sur une route de campagne. Tandis que l’enfant se bat pour sa vie, c’est toute sa famille qui vole en éclats. Dans ce ballet des aveux où défilent ses parents, son indéchiffrable grand-mère et sa jeune tante Marguerite, se dessinent peu à peu les mensonges, les rapports de force et les petits arrangements qui cimentent cette famille. L’amour suffit-il pour tout reconstruire? Un roman vibrant qui explore avec justesse nos cheminements vers le pardon.

Il y a d’abord Céleste, la mère. Puis Lino le père, Jeanne la grand-mère et Marguerite la tante, la jeune sœur de Céleste.

Ces quatre personnages vont se retrouver autour de Milo, le fils qui est dans le coma après une grave chute de vélo. L’histoire de cette chute, et ses conséquences sur la famille, va être racontée tour à tour par chacun d’eux. Vont alors remonter à la surface les non-dits, les conflits larvés, les liens qui les unissent tous, leurs relations conflictuelles. Difficile histoire familiale, que ce soit du côté de Céleste ou de Lino, mises au point douloureuses, règlements de compte… Ils se toisent, se jaugent, envoient ou rendent les coups.

Mais tout cela est décrit avec douceur et délicatesse, avec pudeur. L’auteure a beaucoup d’empathie pour ses personnages, à aucun moment elle ne les juge. Malgré les erreurs de chacun, qu’ils assument plus ou moins, ils sont attachants. Impossible de les détester, vu le cheminement de chacun.

Un très joli roman donc, sur les rapports familiaux et le rapport au pardon et au deuil. Une belle découverte.

 


2016/65: L’enlèvement, Claudine HOURIET

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Un enlèvement extraordinaire. Celui d’une fillette de douze ans dont la mère refuse la mort accidentelle. Malgré la pression des siens qui tentent de lui faire accepter la douloureuse réalité, dans un déni total,  elle arrache littéralement l’enfant au trépas et s’enfuit à travers le monde avec celle qui n’a de réalité tangible que pour elle.  Pour tous ceux qu’elle côtoie, Marielle n’existe pas. Le périple qui aurait dû être idyllique tourne au cauchemar, à l’affrontement, l’enfant grandie finissant par se rebeller et refuse la pseudo-existence qui lui est imposée. C’est à Cordoue que se déroulera l’ultime étape de cette équipée tragique.

Je remercie les Editions Luce Wilquin et Babelio de l’envoi de ce roman.

Marielle décède accidentellement lors d’une sortie scolaire. Le choc de sa disparition passée, le père tente tant bien que mal de rebondir et de se reconstruire. Mais la mère, elle, est submergée par la douleur et nous entraine avec elle dans son déni. Sa dépression nous aspire. Pour survivre, elle décide d’arracher sa fille à la mort. Elle va la faire revenir auprès d’elle et continuer son existence comme si elle était là. Ne supportant plus le renoncement de son époux, dans son obsession à garder sa fille près d’elle, elle va embarquer Marielle dans un long périple qui ne se passera pas vraiment comme prévu.

Le récit est raconté tour à tour par Clara, la mère, Fabien, le père, et Marielle, leur fille. Chacun va expliquer sa situation vis à vis de l’autre, exprimer ses sentiments et ressentiments, ses convictions, infirmer ou resserrer ses liens, en créer de nouveaux. Pour tous, Marielle est décédée. Sauf pour Clara. Clara continue à vivre avec sa fille: elle interagit avec elle, lui parle, la conseille. Une réflexion sur la difficulté du deuil, le déni et la perception d’une « après-vie ». Une écriture fluide et un récit plutôt bien mené.

Pourtant, je reste sur une impression mitigée. Je ne suis pas parvenue à m’attacher aux personnages. A aucun d’entre eux. Marielle qui au long du récit se révolte et crie sa colère et sa détresse, qu’on devrait se prendre en pleine face, ne m’a pas du tout percutée. D’ailleurs, un fantôme, ça vieillit? Pas dans ma mythologie personnelle. Je suis peut être trop pragmatique. Il y a une chose qui m’a vraiment gênée: les trois personnages parlent de la même façon. Que les deux adultes aient un mode d’expression proche, d’accord. Mais une fillette de 12 ans, qui devient une ado révoltée qui plus est, ne s’exprime pas de façon aussi poétique et imagée que sa mère. Elle ne va pas employer les mêmes mots. Cet aspect là de la construction du récit m’a vraiment chiffonnée. Pour autant je ne saurais dire si j’ai aimé ou pas; je suis entre les deux.


2016/57: Camille mon envolée, Sophie DAULL

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Camille, 16 ans, a été emportée en quatre jours par une fièvre foudroyante. Dans les semaines qui ont suivi la mort de sa fille, Sophie Daull a commencé à écrire. Ecrire pour ne pas oublier Camille, son regard « franc, droit, lumineux », les moments de complicité; l’après, le vide, l’organisation des adieux, les ados qu’il faut consoler, les autres dont les gestes apaisent. Ecrire pour rester debout, vivre quelques heures chaque jour en compagnie de l’enfant disparue, endiguer le raz de marée des pensées menaçantes. Loin de l’épanchement d’une mère endeuillée, Camille mon envolée est le récit d’une résistance à l’insupportable, où l’agencement des mots tient lieu de programme de survie.

Un livre à la fois très beau et effroyable. Une écriture douce, fine, sensible, gracieuse. Un cri du cœur, une déchirure, une plaie béante. Il est 23h30, je tourne la dernière page. Les larmes ne se tarissent pas. Elles ont coulé toutes seules tout au long de cette lecture et ne cessent plus. L’angoisse m’étreint. Justement, dans la chambre d’à côté, ma fille, 15 ans, est malade depuis deux jours. Camille, Camille, ma Maëlle…

Terriblement bouleversant. J’ai des larmes plein les yeux et plein le cœur.

J’ai eu l’image de mon Ado sur cette civière, sur ce lit d’hôpital, branchée, puis partie. J’ai eu l’image de cette mère qui s’effondrait. L’image de la fin de sa vie. Quelle horreur! Mon dieu quelle horreur! J’ai pensé que j’étais chanceuse de ne pas être à sa place, de ne pas connaître son calvaire. C’est terriblement égoïste, oui. Mais toi aussi, quand tu liras ce livre, ce témoignage, ce vibrant cri d’amour à Camille, tu auras le même réflexe.

En tournant ces pages, j’aurais voulu prendre Sophie Daull dans mes bras, la serrer contre moi, sans échanger un mot. Une compassion de mère à mère, montrer qu’on est là même si on est bien incapable de consoler, de vraiment comprendre puisqu’on a pas subi la même tragédie.

Une semaine est passée depuis cette lecture et mes premières impressions jetées là dans la foulée. Tout va bien chez nous, pourquoi en aurait-il été autrement. Mais cette inquiétude reste latente. Si un jour je devais moi aussi être confrontée à cette perte tragique? Voudrai-je y survivre? Je n’en sais rien et ce n’est pas une question à laquelle j’ai envie de répondre. Un livre comme une bouée, comme une trouée de ciel bleu après un orage. Un témoignage atroce, une confrontation avec mon pire cauchemar. Un livre magnifique.