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2017/18: Les jouets vivants, Jean-Yves CENDREY

Dans une virtuose et rageuse « Lettre au père », Jean-Yves Cendrey raconte comment son père l’a frappé, humilié et terrorisé jusqu’à ce qu’il l’empoigne à son tour. Une scène originelle qui jette une lumière crue sur le jour où il a conduit un instituteur, pédophile avéré, à la gendarmerie de X. Des dizaines d’enfants violés, des vies coulées dans l’oubli par ceux qui auraient pu intervenir. Comment raconter l' »Affaire » de X sans verser dans le récit de circonstance? Jean-Yves Cendrey décide de s’offrir un prête-nom. C’est à Raoul Rose qu’il confie la chronique du « village de la honte », un paysage humain sombre et burlesque d’où émerge peu à peu le drame. La dimension autobiographique confère à ce livre une place résolument à part dans l’œuvre romanesque de Jean-Yves Cendrey. Les Jouets vivants reste pour autant fidèle à l’auteur, fidèle à cette colère qu’il n’a jamais lâchée.

Jean-Yves Cendrey livre ici une page marquante de sa vie, qui commence le jour où il décide de conduire lui-même au commissariat un instituteur du village où il vit depuis des années avec sa famille, qu’il accuse de faits de pédophilie sur de nombreux élèves au cours des années, cela suite au témoignage d’une des anciennes élèves dudit instituteur. Ce sera le début d’une sombre histoire, les témoignages arrivant les uns après les autres, dévoilant l’ampleur du crime, sur plusieurs décennies.

Jean-Yves Cendrey raconte sa démarche, la confiance qui lui a été témoignée par certaines victimes, la lenteur du système (social, scolaire, policier, judiciaire), les limites de ce système et les incompétents qui l’ont représenté à différents niveaux. La lâcheté de certains adultes, leur indifférence. Le silence pesant, lourd. Le scandale. La colère, la douleur, le désespoir. Tout cela émaillé du traumatisme profond enduré par Jean-Yves Cendrey pendant son enfance, ayant subi la violence d’un père militaire et alcoolique.

Un récit difficile, à fleur de peau. Extrêmement choquant mais tout aussi prenant.

 


2016/15: Ca t’apprendra à vivre, Jeanne BENAMEUR

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1958, en Algérie. Une petite fille raconte. Avec une mère blonde et un père arabe, elle n’est pas comme tout le monde, elle le sent, et tout, à l’extérieur de la maison, est là pour le lui rappeler. Elle est bientôt arrachée au pays où elle est née, exilée en métropole avec ses parents, son frère et ses deux sœurs, dans une ville de la façade atlantique qu’il lui faudra lentement apprivoiser. Son père continue d’y exercer son étrange métier de gardien de prison, les condamnant à vivre à l’intérieur de l’enceinte. Là, elle voit bien qu’elle est, malgré ses efforts, encore et toujours « à moitié ». Quand pourra-t-elle être entière? Ce livre de l’exil, géographique autant qu’intérieur, est porté par l’amour inquiet d’une fille pour son père. La personnalité ombrageuse et puissante de cet homme secret compose le parfait contrepoint à l’écriture lumineuse et vibrante de Jeanne Benameur.

Je ne serai pas aussi dithyrambique que le quatrième de couv.

Je n’ai pas trouvé d’intérêt à ce petit livre. L’auteure nous raconte son histoire, son exil. Par contre, il n’y a rien sur les évènements historiques qui ont provoqué cet exil contraint. Pas un mot du contexte social et politique, pourtant tellement lourd. D’accord, à l’époque des faits, elle avait 5 ans et n’était très certainement pas au fait des évènements. Pourtant, même à 5 ans, il est impossible qu’elle n’ait pas quand même un minimum ressenti ce qui se passait autour d’elle. Et là, cela transparaît tellement peu… Elle retranscrit des tranches de vie, des sensations, des impressions.

Je reste sur ma faim. Et je suis loin d’être rassasiée.


Tigre, Tigre!, Margaux FRAGOSO

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Par une belle journée d’été, Margaux Fragoso rencontre Peter Curran à la piscine de son quartier, et ils commencent à jouer. Elle a sept ans; il en a cinquante et un. Quand Peter l’invite chez lui avec sa mère, la petite fille découvre un paradis pour enfant composé d’animaux exotiques et de jeux. Peter endosse alors progressivement, insidieusement, le rôle d’ami, puis de père, et d’amant. Charmeur et manipulateur, Peter s’insinue dans tous les aspects de la vie de Margaux, et transforme l’enfant affectueuse et vive en une adolescente torturée. Lyrique, profond et d’un limpidité hypnotique, Tigre, tigre! dépeint d’une manière saisissante les forces opposées de l’emprise er de la mémoire, de l’aveu et du déni, et questionne nos capacités de guérison. Un récit extraordinaire qui dévoile de l’intérieur la pensée d’une jeune fille au bord de la chute libre.

Voici le témoignage poignant de Margaux, un témoignage sans fioritures, objectif, délivré simplement avec le recul des années. Des faits posés sur le papier, sans voyeurisme, sans compromission, sans concession, juste son histoire, son ressenti.

Margaux raconte ici comment elle est tombée dans les griffes d’un pédophile, et comment il l’a maintenue dans ses filets. Margaux est une petite fille issue d’une famille brisée. La mère est malade et on se demande même si elle n’est pas consciencieusement maintenue dans son état par un mari qui gère ce qu’il peut, c’est à dire pas grand chose. Le père culpabilise énormément sa fille de la maladie de sa mère et la mère ne parvient pas à aimer et s’occuper de son enfant. Une ambiance familiale qui va pousser Margaux dans les bras de Peter. Ce dernier va tout faire pour être irremplaçable. Il va d’abord jouer avec elle, devenir son ami et son confident, puis peu à peu, remplacer ce père démissionnaire pour enfin l’initier à la sexualité et finir par devenir son amant. Il va s’imposer insidieusement dans la vie de la petite fille et lui devenir indispensable.

Parce que le plus cruel dans tout ça, c’est l’attachement de Margaux à Peter,  puisqu’elle va l’aimer infiniment, inconditionnellement. C’est bien là que réside toute la perversité de l’homme. Lui-même fragile, brisé, vulnérable, tout autant que manipulateur, infâme et odieux. Leur « histoire » va durer quinze ans, quinze années pendant lesquelles Peter contrôlera complètement Margaux.

Un récit à la fois magnifique, terrible et bouleversant.


J’irai pas en enfer, Jean-Louis FOURNIER

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Il a mis la Sainte Vierge dans les wc de l’institution Saint-Joseph. Il regarde les dames toutes nues dans les livres. Et, surtout, il a fait à Dieu une promesse qu’il va certainement ne pas tenir. Le petit Jean-Louis a toutes les bonnes raisons  pour aller cuire dans les marmites de l’enfer. Pourtant, quelquefois, il va au ciel. Quand Alfred Cortot lui joue Chopin, quand Luis Mariano lui chant La Belle de Cadix… Après ses démêlés avec un père alcoolique, ses démêlés avec le Père Eternel.

A nouveau un très beau petit livre. Ici des anecdotes de son enfance. Toujours avec cet humour cynique et ce talent particulier, Jean-Louis Fournier jette sur cet enfant naïf, plein de bon sens et téméraire qu’il était, un regard tendre et protecteur.

Un petit bonheur.


Il a jamais tué personne mon papa, Jean-Louis FOURNIER

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Il était docteur, le papa de Jean-Louis Fournier. Un drôle de docteur qui s’habillait comme un clochard, faisait ses visites en pantoufles et bien souvent ne demandait pas d’argent. Ses patients lui offraient un verre. Il n’était pas méchant, seulement un peu fou quand il avait trop bu; il disait alors qu’il allait tuer sa femme. Un jour il est mort: il avait quarante-trois ans. Longtemps après, son fils se souvient. A petites touches, en instantanés, il trace le portrait de ce personnage étonnant, tragique et drôle à la fois. Il a appris, en devenant grand, l’indulgence. Et qu’il ne faut pas trop en vouloir à ceux qui, plus fragiles, choisissent de « mauvais » moyens pour supporter l’insupportable. Il en résulte un livre drôle et poignant qui a bouleversé des dizaines de milliers de lecteurs.

Un petit livre à l’humour cynique, comme Jean-Louis Fournier sait si bien le faire. Un joli hommage à son père.

Lu d’une traite (142 pages dans la version Livre de Poche), comme les autres. Inutile de dire que j’aime beaucoup les livres de Jean-Louis Fournier.

Comme dans « Veuf  » ou « Où on va, papa? », une tragique et douloureuse déclaration d’amour, ici à son père parti trop tôt, dont il excuse si joliment les maladresses et les manquements, et souligne l’affection et les jolis souvenirs.

Je ne saurais qu’en conseiller vivement la lecture.


Mauvaise fille, Justine LEVY

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Maman est morte, je suis maman, voilà, c’est simple, c’est aussi simple que ça, c’est notre histoire à toutes les trois. Tu en mets du temps à raconter les histoires, je me disais quand elle me racontait une histoire dans mon lit. Là c’est allé vite, si vite, le regard de maman dans le regard de ma fille, c’est là qu’elle est, c’est là que je la retrouve, et dans ses gestes aussi, dans les gestes impatients, un peu brusques, de ma petite fille doublement aimée. […]. Partout, dans mon enfant, ma mère a laissé son empreinte.

Justine LEVY partage ses doutes: elle est enceinte alors que sa mère se meurt. Elle doute que ce soit le bon moment pour devenir mère, alors que la sienne est là, à l’agonie. Elle partage sa culpabilité, surtout. Qui est énorme. Et ses regrets. Nombreux. Voilà un récit très intime.

J’ai eu du mal à aller au bout. Il n’y a pourtant que 184 pages. Trop personnel sans doute. Trop de douleur, d’espoirs déçus et de confusion, face au déclin de sa mère.


Le premier verre, alcoolique à 12 ans, Elodie COMTE

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 Pour Elodie, la transition entre l’enfance et l’âge adulte ne ressemble pas vraiment à une adolescence ordinaire. A douze ans, en sixième, elle partage quelques bières avec des camarades pour s’amuser, pour faire comme les grands. L’alcoolisme, dès lors, s’empare de sa vie. Boire devient son seul et unique centre d’intérêt: dérober de l’argent à ses parents pour acheter des boissons, planquer des bouteilles à proximité de tous les lieux qu’elle fréquente quotidiennement, lutter pour cacher sa dépendance à ses proches, défier l’institution scolaire en inventant des stratagèmes pour boire jusque dans la salle de cours…

Et Elodie s’enlise. Elle opte pour les grands moyens, s’injecte l’alcool par intraveineuse. Elle s’enfonce aussi dans le mensonge, dans la violence, dans le mal-être. Guérie à force de volonté, Elodie met aujourd’hui son expérience au service des autres et se rend régulièrement dans les lycées pour témoigner, expliquer, prévenir.

Je suis tombée sur cet ouvrage par hasard; il faisait partie d’un lot convoité parce que contenant deux thrillers. Et bon, moi et les thrillers, hein…

Disons que ça refroidi. Il me semble qu’Elodie a maintenant 23 ans, mais c’est toujours terriblement d’actualité.

Il faut dire quand même que le style est très plat. Il n’y a pas d’effusions de sentiments comme on pourrait l’imaginer. Elodie relate des faits. Point de vue stylistique, c’est plutôt un compte-rendu de son expérience.

Elle explique comme il a été facile (horriblement facile même) de se noyer dans l’alcool, la vitesse à laquelle on devient accro, les subterfuges utilisés pour garantir sa consommation, les conséquences; rébellion, violences. Mais aussi le besoin de respect, la volonté de s’en sortir, les rechutes, …. Et puis tout ce qui l’a sauvée: l’écoute, le soutien sans faille d’amis, l’amour de ses proches. Toutes les personnes atteintes de dépendance n’ont pas cette chance.

Ce livre est certainement parlant pour beaucoup de personnes addicts (quelle que soit l’addiction), ou pour leur entourage. Il pourrait peut être aider certains à ouvrir les yeux, donner des pistes de réflexion, être utilisé comme base de travail par des soignants, ou par les personnels enseignants ou policiers, qui sont amenés à être confrontés à l’alcoolisme des plus jeunes.

Un livre intéressant sans aucun doute.

« Comme aime à le rappeler mon ami Jacques Locry, le buveur est « intéressant » au début. Intéressant et heureux. Quand il a de l’argent en poche. Quand il paie des tournées. Quand il amuse la galerie. Là, il plaît ! Il régale. Il se fait aimer. On l’entoure. On lui veut du bien. On l’écoute. Puis le temps passe. La situation se dégrade tout doucement. Et bientôt le buveur n’a plus d’argent. Alors il n’invite plus. Il cesse d’être intéressant. Il ne fait plus rire personne. Il n’est plus aimable. Il encombre, même. Adieu, le boute-en-train ! Le gai compagnon est mort. Il ne reste plus qu’un gars qui vomit. Un homme à terre. Un pauvre type, seul, méprisé, abandonné. Un poivrot qui titube. Qui ne sait plus ce qu’il dit. Ni où il habite. Un être qui se pisse dessus. Qui sent mauvais. Un emmerdeur. Une chose. Moins qu’une chose. »