Archives de Catégorie: Romans et littérature générale

2019/24: Le baiser de Gustav, Martine MAGNIN

Je suis envahie d’une froideur bizarre, je frissonne. Je suis transie et molle. À coup sûr, je suis seule et dans des ténèbres hostiles. Le silence… si ce n’est cette machine insolite qui grogne et halète tout près de moi. Aucun souvenir. Des bruits de pas. Une voix féminine : Bonjour, Lucie, comment vas-tu aujourd’hui ? Je veux répondre, mais j’en suis incapable. Aucune logique pour expliquer cet état, mon état. Suis-je morte ? Aveugle ? Paralysée ? Immobilisée ? J’essaie pourtant de me concentrer, de bouger ne serait-ce que ma langue, mais rien ne suit ma pensée. Je n’ai plus de bouche…

Afin de nous interpeller sur les thèmes de la filiation, de la résilience, de l’érotisme et de la renaissance, l’auteure nous présente une victime d’attentat, plongée dans le coma, dont l’esprit chemine entre une douloureuse réalité et les portes de l’au-delà où elle trouve réconfort et espoir.

Martine Magnin, quand elle publie un nouveau roman, elle n’est jamais là où on l’attendrait. A chaque fois, elle me surprend.

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2019/20: L’île aux enfants, Ariane BOIS

Pauline, six ans, et sa petite sœur Clémence coulent des jours heureux sur l’île qui les a vues naître, la Réunion. Un matin de 1963, elles sont kidnappées au bord de la route et embarquent de force dans un avion pour la métropole, à neuf mille kilomètres de leurs parents. À Guéret, dans la Creuse, elles sont séparées. 1998 : quelques phrases à la radio rouvrent de vieilles blessures. Frappée par le silence dans lequel est murée sa mère, Caroline, jeune journaliste, décide d’enquêter et s’envole pour la Réunion, où elle découvre peu à peu les détails d’un mensonge d’État. À travers l’évocation de l’enlèvement méconnu d’au moins deux mille enfants réunionnais entre 1963 et 1982, dans le but de repeupler des départements sinistrés de la métropole, Ariane Bois raconte le destin de deux générations de femmes victimes de l’arbitraire et du secret. L’histoire d’une quête des origines et d’une résilience, portée par un grand souffle romanesque.

Tout d’abord, je remercie l’opération Masse Critique de Babelio et les Editions Belfond de l’envoi de ce service presse. Coup de cœur…

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2019/04: Quoi qu’il advienne, Marjorie LEVASSEUR

  • Auto-édition
  • Format Kindle ou broché (224 pages)
  • Pour le commander: Amazon

Attention: Ce roman ne peut se lire indépendamment de son tome 1, Quoi qu’il nous en coûte.

Cinq longues années. Une éternité pour Grégoire. Il a cessé depuis un moment de croire à l’impossible. Elles ne reviendraient pas. Nawel avait enterré leur brève histoire dans un lointain recoin du monde que personne ne viendrait plus explorer. C’est pourtant lorsqu’il s’apprête à tirer un trait définitif sur leur passé commun que celui-ci refait surface de la façon la plus inattendue qui soit. Mais en cinq ans, il s’est passé bien des choses et certaines d’entre elles ne présagent pas le meilleur…

A la fin du premier tome, Nawel et Lamia ont dû quitter précipitamment la France pour échapper à leur famille. Les deux sœurs ont trouvé refuge au Canada, auprès de la famille Beauchemin. Pour les lectrices de Marjorie, il y a là un joli clin d’œil à la trilogie précédente.

Mais voilà, cinq longues années ont passé. Si au début, elles ont donné des nouvelles à Grégoire, il y a longtemps qu’il n’a plus reçu le moindre signe de vie de leur part. Alors il finit par se faire une raison: Nawel a balayé leur amour naissant. Il prend donc la décision de tourner la page et d’enterrer son passé. Son frère a pris son envol et n’a plus autant besoin de lui. Alors Grégoire vend son cabinet médical et met aussi en vente la maison familiale qui regorge de trop de souvenirs… Mais il est loin d’imaginer les nouvelles qui vont lui tomber dessus…

J’ai eu plaisir à retrouver toute la bande: Nawel et Lamia, Grégoire et Romuald. Un plaisir tout aussi grand de retrouver la plume habile de Marjorie. Ce second tome tient les promesses du premier, même si je reste un petit peu sur ma faim: j’aurais bien aimé que soit un peu plus abordée la traque de ***** (biiiip, no spoil!).

Nous allons faire de nouvelles rencontres, certains personnages vont prendre plus d’ampleur. Lamia a muri, elle est plus réfléchie. Nawel est toujours aussi têtue… Pour chaque personnage, le lecteur est partagé, parce qu’on les aime bien, tous. On a envie de les secouer un peu et en même temps, on les comprend, et là ressort notre côté maternel: on a envie de les protéger et de les aider à atteindre leurs objectifs.

Comme toujours, Marjorie Levasseur met le doigt sur des problèmes de société douloureux. Et aussi sur la difficulté de se construire malgré les drames, sur notre capacité de résilience. Des introspections par lesquelles chacun se remet en question, s’interroge, envisage ses responsabilités.

Merci Marjorie, et merci à La Voie de Calliopé.


2019/01: Un dîner pour cinq, Virginie VETIL BERNAL

Editeur: Lazare et Capucine

ISBN: 979-10-96673-21-6

140 pages, 14€

Laissez stimuler vos sens par ce véritable roman de la perception. Un dîner pour cinq, le deuxième ouvrage de Virginie Vétil Bernal, se configure comme un hymne à la sensualité au sens étymologique du terme. L’auteure, à travers son écriture fraîche et aérée, emporte son lecteur dans un voyage multisensoriel, un voyage qui reflète à travers la parole les plaisirs et les voluptés du toucher, de la vue, de l’odorat, de l’ouïe et du goût.

Mais si à ce voyage correspond également une éducation sentimentale, quelle curieuse synesthésie pourra bien avoir lieu à la rencontre des cinq sens, de cinq jeunes adultes confrontés à leur quête intérieure, complexe et parfois douloureuse? La réponse de Virginie Vétil Bernal possède une qualité littéraire désormais très rare, parvenant à conjuguer avec désinvolture et légèreté la peinture de la réalité à une allégorie sensorielle captivante et singulière. Invitez-vous à cette table!

Guillaume organise un dîner avec quatre de ses voisins dans le seul but de séduire la très jolie Madeleine. 

De prime abord simpliste, ce récit va vite se révéler bien plus profond qu’il n’y paraît. Ces cinq personnages se présentent d’abord sous leurs meilleurs atours. Ils montrent le masque de l’apparence choisie. Mais au fil des pages, chacun va se dévoiler. Vont apparaître les caractères, les failles, les questionnements. 

Chacun d’eux représente un sens avec ce qu’il peut avoir de sensuel et d’ambigu. Guillaume pour le goût, Madeleine pour l’odorat, Tristan pour l’ouïe, Pascale pour le toucher et enfin Amélie pour la vue. Chaque sens caractérise son personnage. Et c’est à travers ce sens dominant que chacun transparaît et finit par se livrer.

Et on va découvrir des drames, des quêtes d’identité et des besoins de reconnaissance.

L’écriture est belle et a du style. J’ai aimé ce récit sobre, posé et tellement touchant. J’ai aimé les tâtonnements des personnages, leurs remises en question, leur comportement les uns envers les autres, les prises de conscience.

Un grand merci aux Editions Lazare et Capucine pour cette découverte.


2018/76: A son image, Jérôme FERRARI

Par une soirée d’août, Antonia, flânant sur le port de Calvi après un samedi passé à immortaliser les festivités d’un mariage sous l’objectif de son appareil photo, croise un groupe de légionnaires parmi lesquels elle reconnaît Dragan, jadis rencontré pendant la guerre en ex-Yougoslavie. Après des heures d’ardente conversation, la jeune femme, bien qu’épuisée, décide de rejoindre le sud de l’île, où elle réside. Une embardée précipite sa voiture dans un ravin: elle est tuée sur le coup.

L’office funèbre de la défunte sera célébrée par un prêtre qui n’est autre que son oncle et parrain, lequel, pour faire rempart à son infinie tristesse, s’est promis de s’en tenir strictement aux règles édictées par la liturgie. Mais, dans la fournaise de la petite église, les images déferlent de toutes les mémoires, reconstituant la trajectoire de l’adolescente sui s’est rêvée en photographe, de la jeune fille qui,  au milieu des années 1980, s’est jetée dans les bras d’un trop séduisant militant nationaliste avant de se résoudre à travailler pour un quotidien local où le « reportage photographique » ne semblait obéir à d’autres fins que celles de perpétuer une collectivité insulaire mise à mal par les luttes sanglantes entre clans nationalistes.

C’est lasse de cette vie qu’Antonia, succombant à la tentation de s’inventer une vocation, décide, en 1991, de partir pour l’ex-Yougoslavie, attirée, comme tant d’autres avant elle, dans le champ magnétique de la guerre, cet irreprésentable. De l’échec de l’individu à l’examen douloureux des apories de toute représentation, Jérôme Ferrari explore, avec ce roman bouleversant d’humanité, les liens ambigus qu’entretiennent l’image, la photographie, le réel et la mort.

Je crois qu’il va être difficile d’en dire plus que la 4ème de couv.

Tout au long de la cérémonie funéraire menée difficilement par son oncle et parrain, l’auteur nous fait découvrir la vie d’Antonia. Les souvenirs défilent, des tranches de vie avec les uns et les autres, qui révèlent sa personnalité, ses engagements, ses passions.

On voit Antonia grandir et murir, faire des choix pas toujours pertinents, prendre en main sa vie, positionner ses opinions, douter de ses choix, se remettre en question, s’interroger sur ses aspirations, … C’est une jeune femme passionnée, loyale, droite, courageuse.

Ce roman interroge sur la pertinence, la conformité, la justesse de la photographie de guerre, et de la photographie de presse plus généralement. Il interroge sur le bien-fondé et la véracité du message délivré par ces images,  la violence et l’indignation partagée par le photographe qui témoigne d’une réalité si peu tangible pour son public, l’indifférence de ce public face au choc des images diffusées, face à l’horreur quotidienne vécue par des gens dont tout le monde se fout comme de sa première chemise.

On réfléchit ici sur le pouvoir des images jetées en pâture dans la presse, sur l’apparence qu’elles donnent d’une réalité qui n’est pas la même pour chaque spectateur. Quel en est le degré de spontanéité? Quel point de vue mettent-elles en avant? Ces images sont-elles représentatives de l’évènement qu’elles exposent? La photo est le témoin, le reflet normalement vrai de nos vies. La photo touche à l’intimité des êtres immortalisés, elle expose des flashs d’un moment précis, une vision subjective de l’évènement qui est en train de se dérouler… De quelle façon certaines de ces images sont-elles détournées de leur message premier?

Bref, on pourrait débattre longtemps de tout ça. Personnellement, je n’ai pas trop croché à la construction du récit, mais j’ai par contre beaucoup aimé l’écriture fine de Jérôme Ferrari.

 


2018/75: 15 nuances de mères, Martine MAGNIN

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Le portrait idéal de la Mère, célébré chaque année au mois de mai, échappe parfois aux images oniriques. Mère rouge, mère trouble, mère de glace… Avec 15 nuances de mères, Martine Magnin, elle-même mère et grand-mère, décortique ici, via de courts récits, sans respect ni anesthésie, mais sans jugement ni accusation, les dérives et la grande imposture de certaines de nos mères, entre mission sacrée et démission totale, entre mères inutiles et mères nuisibles, entre fête des Mères et « défête ».
Tout est une question de nuances!
Après un utile rappel de l’historique de la fête des mères, découvrez les portraits de ces 15 femmes qui ne méritent pas toutes d’être fêtées…

Si tu viens de temps en temps ici, tu sais déjà que j’ai une tendresse particulière pour Martine Magnin. Tu sais déjà que j’affectionne son écriture fine et élégante.

Ce qui est bien avec Martine, c’est que chaque nouveau livre est une surprise. Toujours radicalement différent des précédents, même si on y retrouve toujours sa douceur et sa sensibilité. Cette fois-ci, Martine Magnin ne nous livre pas un roman mais un recueil de nouvelles, sur un sujet sensible: la maternité et l’instinct maternel, ou le non-instinct pour certaines. Peut-on qualifier de « mère » toutes les mères? Toutes méritent-elle d’être appelées « mères »? Toutes méritent-elles l’affection de leurs enfants?

Ici sont brossés quinze portraits. Dont certains sont corrosifs.

Mais attention, Martine livre ces portraits sans jamais en juger les acteurs ni se faire donneuse de leçon. Vous rencontrez ici des mères démissionnaires, rigides, intransigeantes, toxiques, absentes, négligentes, froides, addicts, dures, exigeantes, autoritaires, amères, désenchantées, égoïstes, trop parfaites, trop ci ou pas assez ça. Vous rencontrerez des mères omniprésentes,  étouffantes, envahissantes, fusionnelles, beaucoup trop ci et ça.

Mais vous rencontrerez aussi des enfants, dont certains parviennent à prendre le contrepied de leur génitrice, des enfants qui souffrent, des enfants qui se défendent comme ils peuvent.

Tu prendras certaines de ces nouvelles en pleine face. Tu y reconnaitras certainement des connaissances. La première nouvelle m’est arrivée comme un coup de poing. Alors j’ai refermé le livre. J’ai pris du temps avant de l’ouvrir à nouveau et d’en apprécier la saveur.

Merci Martine!

 

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2018/72: Le malheur du bas, Inès BAYARD

9782226437792-j.jpg« Au cœur de la nuit, face au mur qu’elle regardait autrefois, bousculée par le plaisir, le malheur du bas lui apparaît telle la revanche du destin sur les vies jugées trop simples. » Dans ce premier roman suffoquant, Inès Bayard dissèque la vie conjugale d’une jeune femme à travers le prisme du viol. Un récit remarquablement dérangeant.

Comme dans Chanson douce de Leïla Slimani, ce roman s’ouvre sur l’épilogue tragique de l’histoire, qui est ensuite retracée jusqu’au drame.

Marie mène une vie agréable et rangée avec son mari Laurent. Mais Marie va être victime d’un viol: par son directeur dans sa voiture. Profondément humiliée, Marie va se taire. Et quand peu après elle découvre qu’elle est enceinte, il n’y a aucun doute pour elle quant à la paternité de l’enfant. Alors face à ses proches qui célèbrent cette naissance, elle se mure dans un silence destructeur et s’effrite jusqu’à l’inéluctable.

C’est un roman coup de poing que ce premier roman. Un roman cash, brut, difficile, douloureux. Pour Marie, cet enfant dont elle va devoir s’occuper, qu’elle aura chaque jour face à elle, est la preuve vivante et irréfutable de son agression. Preuve omniprésente qui le lui rappelle à chaque instant. Une douleur à la fois physique, morale et psychologique.

Le style est critiquable, peut être un peu trop brut. Personnellement, j’ai aimé justement cette écriture cash, crue, sans concession. Telle le ressenti de Marie face à sa vie qui se désagrège. Une écriture acerbe, coléreuse, agressive. Une écriture qui exprime la violence ressentie dans les rapports conjugaux, les rapports sexuels, la grossesse, l’accouchement, la joie honnie de l’entourage, … Violence vécue intensément, traumatismes intenses.

Il s’agit d’un récit d’une noirceur absolue. Un récit dérangeant, percutant, choquant. Un récit glaçant, qui frappe au cœur. Même si l’on ne croche pas au personnage de Marie, on ne peut que comprendre sa peur, son dégoût, son mutisme ravageur, sa honte, sa haine.  Et s’indigner des réactions des proches qui se voilent les yeux, ne relevant pas (ou ne voulant pas voir) les changements pourtant radicaux dans le comportement de Marie.

Très certainement un des plus gros succès de cette rentrée littéraire.