Archives de Catégorie: Guerre et déportation

2018/59: Cris, Laurent GAUDE

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Ils se nomment Marius, Boris, Ripoll, Rénier, Barboni ou M’Bossolo. Dans les tranchées où ils se terrent, dans les boyaux d’où ils s’élancent selon le flux et le reflux des assauts, ils partagent l’insoutenable fraternité de la guerre de 1914. Loin devant eux, un gazé agonise. Plus loin encore, retentit l’horrible cri de ce soldat fou qu’ils imaginent perdu entre les deux lignes du front, « l’homme-cochon ».

A l’arrière, Jules, le permissionnaire, s’éloigne vers la vie normale, mais les voix de ses compagnons d’armes le poursuivent avec acharnement. Elles s’élèvent comme un chant, comme un mémorial de douleur et de tragique solidarité.

Nous voici en plein cœur de la Première Guerre Mondiale, lâchés dans une tranchée boueuse occupée par des hommes au bout de leurs possibilités, plongés dans l’horreur qu’ont connue ces hommes. Nous allons vivre ces moments terribles avec eux. Chacun raconte ce qu’il voit, ce qu’il entend, ce qu’il ressent. Ils partagent leurs doutes, leur douleur, leurs réflexions, l’insoutenable et l’innommable.

Laurent Gaudé inscrit ces voix dans un récit qui reste dramatiquement actuel. Les cris poussés, les cris retenus. Cette fiction est le parfait reflet d’une réalité qui perdure. Ces soldats qui prêtent leur voix ne sont plus ni vivants ni encore morts. Ils sont comme en transit. Ces jeunes combattants ne sont plus, les hommes qui sont là portent tout l’âge et le malheur du monde. Ils sont vieux de milliers d’années, de souffrance et de terreur. Ils sont vieux des vies qu’ils ont du prendre et de celles des leurs qu’ils ont vu s’envoler. Ils sont vieux de cette folie générale et de l’étendue de leur impuissance et de leur culpabilité. Ils sont tour à tour résignés et révoltés, essoufflés, fous à lier, au-delà du courage et de l’abnégation.

Un court roman en mémoire de tous ceux qui ont offert leur vie pour les leurs.

 

 

 

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2018/49: L’enfant qui arpentait ses rêves sur des patins de soie, Pierre GENESTE

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Par un très vieux soir de guerre, le Toine voit son père descendre l’allée gelée des premiers grands froids de janvier. Il est mené par deux gendarmes et un autre homme vêtu d’un long manteau de cuir sombre. Il ne le reverra jamais. Dès lors, Le Toine est orphelin. Il grandira mais dans son esprit, il va rester petit.

Dans son village en Auvergne d’altitude, sa vie suivra un parcours délicat. Pourtant, c’est avec une lointaine et douce indifférence qu’il en reconnaîtra le chemin. Il entend parler de la mer… ou l’océan, il ne sait pas très bien. Il se dit qu’il aimerait bien la rencontrer, la mer… ou l’océan. Il attend d’être seul, le soir, pour dans ses rêves l’imaginer. Quand il la verrait, cette étendue d’eau si vaste que les bateaux eux-mêmes s’y perdent, il saurait bien la reconnaître.

Le Toine, c’est un être qui, comme la terre et d’autres êtres en ce lieu un peu rond des montagnes d’Auvergne, souffre. Mais il regarde les souffrances de ses grands yeux étonnés, la tête un peu penchée, comme un qui, du monde, chercherait encore à s’émerveiller. Lui sera-t-il donné, au long de cette vie pas toujours très bien traitée, de trouver enfin le sentier qui mène à la mer-océan?

Un roman très sombre, conté avec excellence.

Les rêves étaient une éclaircie dans l’obscurité de la nuit mais ils pouvaient être aussi fragiles et délicats que des sentiers de verre. Il arrivait trop souvent qu’ils se brisent et ouvrent des voies effroyables, de braises et de cendres.

Il fallait les arpenter avec des patins de soie.

De prime abord, on pense rêve, enfance, insouciance, ingénuité, fraîcheur… Eh bien non… On est loin de tout ça.

Au cours des ans, Le Toine avait grandi mais son esprit était resté petit. C’était pas arrivé là tout seul par hasard un soir […] Non, c’était arrivé bien autrement. bien plus gravement.

C’était un soir. Un très vieux soir de guerre.

[…] Il posa le front contre la vitre gelée, cherchant dans la nuit un signe, un appui. Il essaya très fort, autant qu’il le put, dans son esprit toujours petit, de trouver un coin seulement à lui et comment s’y réfugier. A ce moment-là, son avenir rencontra son passé. Il y resta bloqué.

Voici le Toine, élevé par son père. Il n’a pas connu sa mère. Un jour, pendant l’Occupation, le Toine a une dizaine d’année, des gendarmes viennent arrêter son père, le laissant seul et démuni, livré à lui-même.

Abandonné, l’enfant fusionne avec la nature qui l’entoure, avec sa montagne, dont il parcourt les chemins incessamment. Il perçoit les rumeurs, s’interroge sur la mer qui porte ces grands bateaux synonymes de liberté retrouvée… Le Toine s’avance doucement vers l’adolescence en marge de cette guerre, qui l’effleure à peine. Mais voilà, rien n’est rose dans sa vie, et pour bien faire, son pauvre destin va vite le rattraper.

La police française, à la botte de l’occupant, a remis aux autorités allemandes le père du Toine. Par loyauté sans doute. A moins que ce ne fut, après tout, qu’une façon discrète de montrer à l’humanité une part de sa vérité!

L’ours borgne veille sur le sommeil de l’enfant. Il n’y a plus dans la pièce que le silence saccadé de la nuit. Comme si la guerre, soudain prise d’accalmie, était presque finie. Mais la guerre n’est pas finie. Les hommes règlent leurs comptes, brisent des jours impatients. S’emploient férocement à débâtir le monde.

[…] Les temps passaient. Le Toine grandissait, devenait fort. […] Mais dans son esprit, le Toine restait petit.

Et puis, un jour, il y aura Tiphaine. Que la vie n’a pas épargnée non plus…

La vie, au travers des yeux du Toine, est douce, innocente, s’écoule lentement. L’on n’éprouve pas le temps passant, mais les sentiments et ressentis du Toine. Toujours bienveillant. Toujours sensible. Cette écriture est comme un pansement sur les blessures terribles infligées au pauvre enfant.

C’est beau, poétique, tout en images, touches d’émotions, touches de sensations. La pureté de cet esprit un peu lent. Ses rêves d’enfant et la terrible réalité. La solitude incommensurable de ce petit bonhomme… L’espoir qui s’amenuise petit à petit… Et pourtant, il s’est accroché le Toine!

Un récit tragique, mais une plume majestueuse, subtile, élégante et poétique. Un récit dévoré en quelques heures, impossible à lâcher. Un enfant qu’on aimerait prendre dans ses bras et soulager. Tiphaine que l’on voudrait tant sortir de là… Il faut se laisser porter par le récit de cette misère, comme l’on écouterait dévaler le courant léger d’un ru.

Un grand merci à Pierre Geneste et aux Editions l’Astre Bleu de ce très beau cadeau.

 


2018/40: Une constellation de phénomènes vitaux, Anthony MARRA

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Dans un village reculé de Tchétchénie, Havaa, une fillette de huit ans, cachée en pleine nuit dans les bois, voit des soldats russes emmener son père, accusé d’aider les rebelles. De l’autre côté de la rue, Akhmed, un voisin ami de sa famille, observe lui aussi la scène, redoutant le pire. Lorsqu’il retrouve Havaa dans la forêt, Akhmed décide de chercher refuge dans un hôpital abandonné où il ne reste qu’une chirurgienne russe, Sonja, pour accueillir les blessés. Au cours de cinq jours extraordinaires, le monde de Sonja, d’Akhmed et de Havaa va basculer.

Eldar, seconde guerre de Tchétchénie, 2004. Dokka, un ancien ingénieur forestier mutilé au cours de son arrestation lors de la première guerre de Tchétchénie, est arrêté par les soldats russes pour collaboration avec les rebelles et emmené à la Décharge, lieu dont on ne revient en général pas. Il a tout juste le temps de mettre sa fille Havaa, 8 ans, à l’abri dans la forêt qui s’étend derrière la maison. Rapidement, Akhmed, voisin et ami de Dokka, retrouve Havaa et se fait un devoir de la cacher, parce qu’il sait que Dokka va très certainement être exécuté et que les soldats reviendront la chercher. Alors Akhmed emmène Havaa à l’hôpital de Volchansk, abandonné. Y règnent Sonja, chirurgienne, et Deshi, infirmière, qui à elles deux font ce qu’elles peuvent pour accueillir et soulager les blessés, dans un hôpital en ruines.

Ekhmed va confier Havaa à Sonja, en échange de son travail auprès d’elle. Ces quelques jours, durant lesquels Sonja va malgré sa volonté prendre soin de Havaa et s’y attacher, vont être l’occasion de revenir sur l’histoire de chacun: Dokka et Havaa, Akhmed et Ula, son épouse malade, Sonja et sa sœur Natasha, le vieux Khassan et son fils Ramzan.

Anthony Marra va donc nous raconter les histoires croisées de Sonja, Akhmed et Khassan, principalement, entre 1994 et 2004, période qui survole les deux guerres qui ont ravagé la Tchétchénie. Trois personnes prises dans la tourmente des conflits, de la violence quotidienne. Trois personnes confrontées à la mort, à la délation, à la lâcheté, mais tenues par l’amour, l’amitié, l’espoir. Trois personnes qui tentent de surmonter les épreuves, qui essayent de sauver ce et ceux qu’ils peuvent. Ce sont des âmes torturées mais fortes, qui ont une volonté de survivre incroyable. Une succession de drames dans Le Drame, et des survivants phénoménaux.

Un très beau roman, dur et bouleversant. Une très belle écriture aussi.

 


2018/08: Le photographe de Mauthausen, Salva RUBIO, Pedro J. COLOMBO, Aintzane LANDA

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Et si le vol du siècle avait eu lieu… dans un camp de concentration nazi? En 1941, Francisco Boix, matricule 5185 du camp de concentration de Mauthausen, échafaude avec ses camarades un plan pour voler des photographies témoignant des crimes commis dans le camp et incriminant les plus hauts dignitaires nazis. Ce plan risqué n’est que le début de son périple pour révéler la vérité…

Voici un récit fort, basé sur des faits réels, même si les auteurs ont pris quelques libertés pour l’équilibre de leur récit. D’ailleurs, en fin de livre, on trouve un dossier rétablissant les faits et personnages historiques.

Cette BD retrace l’histoire de Francisco Boix, républicain espagnol exilé en France en 1939. il s’engage dans la Vè armée française dans les Vosges. il est alors fait prisonnier, avec 7000 de ses compatriotes. Considérés comme des prisonniers politiques, ils sont déportés à Mauthausen le 27 janvier 1941 (les deux tiers n’en reviendront pas). Photographe, il est affecté au service d’identification du camp.

Bien sur, à travers l’histoire de Francisco Boix est retracée la vie au camp. Les conditions de vie sordides, l’absence d’hygiène, la faim, la maladie, les exécutions, l’extermination par le travail, mais aussi le combat d’une poignée de prisonniers pour conserver des preuves des horreurs commises par les nazis dans ce camp.

C’est évidemment terrible et glaçant. Le récit reste très proche de la réalité historique. Cet album est un très bel hommage à la mémoire de Francisco Boix et ses codétenus.

Nota: Petite précision pour les amateurs de BD, je ne parle pas de graphisme ou de mise en page simplement parce que je n’y connais rien dans ce domaine. Je suis une lectrice de BD occasionnelle, et pas suffisamment pour pouvoir juger ces critères-là. Je ne parle donc que du contenu.

 


2017/112: Les enfants des Justes, Christian SIGNOL

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En 1942, dans le département de la Dordogne, la ligne de démarcation croise le cours de l’Isle. La ferme des Laborie est à deux pas de la rivière et Virgile, n’écoutant que son cœur, ne refuse jamais sa barque à ceux qui tentent de passer en zone libre. Lorsqu’on propose à Virgile et Victoria, qui n’ont jamais eu d’enfant, de cacher Sarah et Elie, deux gamins juifs perdus dans la tourmente, ils accueillent les petits réfugiés comme un don du ciel. Au fil des jours, malgré les trahisons, les dénonciations, les contrôles incessants, la Résistance s’organise…

Jacques Signol livre ici un bel hommage à ces Justes qui ont pris tous les risques pour sauver quelques uns de leurs compatriotes. Victoria et Virgile sont magnifiques d’humanité, de simplicité, d’abnégation. Sarah et Elie sont terriblement touchants de par leur histoire, leur vécu, leur rage, leur colère, leur douleur.

C’est une histoire très touchante, un remerciement à ces hommes et ces femmes qui n’ont pas hésité un instant à tendre la main, au péril de leur vie. Ces gens-là sont simples, issus du milieu rural. Virgile est menuisier, mais passe plus de temps à la pêche. Victoria fait tourner la maison et la marmite. Une lutte de chaque instant, au travers de chaque geste, contre l’occupant nazi. Sont évoquées les relations tendues au sein du village, la peur. Ils ne savent plus à qui ils peuvent faire confiance, qui est susceptible de trahir. Même parmi les plus proches.

Un roman trop court, captivant, prenant, poignant, à la fois dramatique et plein d’espoirs. La fin m’a serré le cœur…

 


2017/97: Petit pays, Gaël FAYE

Avant, Gabriel faisait les quatre cents coups avec ses copains dans leur coin de paradis. Et puis, l’harmonie familiale s’est disloquée en même temps que son « petit pays », le Burundi, ce bout d’Afrique brutalement malmené par l’Histoire. Plus tard, Gabriel fait revivre un monde à jamais perdu. Les battements de cœur et les souffles coupés, les pensées profondes et les rires déployés, le parfum de citronnelle, les termites les jours d’orage, les jacarandas en fleur… L’enfance, son infinie douceur, ses douleurs qui ne nous quittent jamais.

Un très beau récit, très touchant. C’est à la fois empreint de douceur, de violence, de joie, de regrets, d’humour, de drames. C’est prenant, bouleversant. Ca serre le cœur.

Gaby est métis. Son père est un Français installé depuis des années au Burundi. Sa mère est une réfugiée rwandaise, pays limitrophe. Gaby n’est donc ni vraiment Français, ni vraiment Rwandais, ni vraiment Burundais. Sa famille vit dans un quartier résidentiel, au milieu d’autres familles aisées et/ou immigrées. Ils sont des privilégiés. Blancs faisant des affaires en Afrique, employant des locaux pour toutes les tâches ingrates.

Dans cette impasse où il vit et qui constitue son univers, il y a sa bande de copains. Inséparables.

Et puis, les évènements vont se précipiter. Sa mère va s’en aller, la guerre éclate avec ses attentats, ses guet-apens, ses génocides. Le Burundi et le Rwanda sont en sang… Son enfance va se déliter en même temps et au même rythme que l’Histoire qu’il est en train de vivre. Gaby témoigne de la tragédie, de l’absurdité des conflits.

Ce récit en partie autobiographique est déchirant de finesse, de réalité.  L’émotion palpable. Le choc de la guerre civile qui déchire le Burundi, le choc du génocide auquel est confrontée sa famille rwandaise. Une enfance quittée trop brutalement, qu’il devra fuir.

Laissés derrière lui les amis, les jumeaux, Gino, les voisins, les récoltes de mangues, les baignades, les 400 coups, le soleil, la chaleur, les senteurs et les harmonies… Laissés sa mère perdue, les cadavres, les fantômes. Laissées les horreurs.

Un gros coup de cœur.

 


2017/80: La cache, Christophe BOLTANSKI

« J’évolue à travers la Rue-de-Grenelle comme sur un plateau de Cluedo. A chaque tour, je découvre une nouvelle pièce. En guise d’indice, je dispose à ce stade d’une clé, d’un frigo à moitié vide, d’un samovar et d’une sonnette. Je ne suis pas en présence d’un meurtre, mais d’une disparition. »

Que se passe-t-il quand un homme qui se pensait bien français doit se cacher des siens, chez lui, en plein Paris, dans un « entre-deux », comme un clandestin? Quel est l’héritage de la peur, mais aussi de l’excentricité, du talent et de la liberté bohème?

Compliqué de décrire ce livre…

A travers la visite pièce par pièce de l’hôtel particulier habité par sa famille Rue de Grenelle, nous allons faire connaissance avec chacun des membres, marquants, de la famille de l’auteur, famille juive d’origine russe, et pénétrer l’histoire familiale. Un inventaire de chaque pièce va être fait, étage par étage, et par la même occasion, de chacun des occupants. On y rencontre les vivants, les morts, les absents, les espoirs, les batailles. Et puis il y a cette cache, cet « entre-deux » qui va s’imposer, qui va accueillir la peur et sauver la peau du docteur. Un passage difficile pour cette famille dont l’aïeule a déjà connu un déracinement précipité et un nombre certain de désillusions.

Les digressions sont nombreuses, les sauts à travers les époques aussi. Pour autant, on ne se sent pas perdu.

Même si j’ai eu du mal à crocher au sujet, le style est fluide et très agréable à lire. C’est un très bel hommage aux siens.