2021/04: Rhapsodie des oubliés, Sofia AOUINE

Rhapsodie-des-oublies

« Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s’appelle rue Léon, un nom de bon Français avec que des métèques et des visages bruns dedans. »

Abad, treize ans, vit dans le quartier de Barbès, la Goutte d’Or, Paris XVIIIe. C’est l’âge des possibles : la sève coule, le cœur est plein de ronces, les sentiments et le sexe torturent la tête. Pour arracher ses désirs au destin qu’on lui réserve, Abad devra briser les règles. A la façon d’un Antoine Doinel, qui veut réaliser ses 400 coups à lui. Dans une langue explosive et universelle, influencée par le roman noir, la littérature naturaliste, le hip-hop et la soul music, Sofia Aouine nous conte une radioscopie sans concession mais avec tendresse, d’une génération, d’un quartier et l’odyssée de ses habitants.

« Ceci est l’histoire d’un homme marqué par une image d’enfance. » Chris MARKER, La Jetée

Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s’appelle rue Léon, un nom de bon Français avec que des métèques et des visages bruns dedans. C’est mon père qui a choisi qu’on débarque ici. Je me dis souvent que ce vieux doit aimer la misère, comme si c’était la femme de sa vie. Une espèce de seconde peau que tu aurais beau laver. Inscrite dans tes gènes, à jamais.

Ce sont les premières lignes de ce roman coup de poing. Et d’ajouter, quelques lignes plus loin:

La première fois que j’y ai foutu les pieds, ça ne me changeait pas beaucoup de ma rue, petit, au Liban. Ici ou là-bas, quand tu arrives, les immeubles t’écrasent comme si tu étais un insecte. Quand tu entres dedans, ils t’avalent et te recrachent comme les pépins des premières grenades d’été, juteuses, que tu manges avec le plaisir d’un gosse. Ma rue a la gueule d’une ville bombardée, une gueule de décharge à ciel ouvert, une rue qui ne dort jamais, où les murs ressemblent à des visages qui pleurent. Des murs qui n’ont jamais été blancs et qui semblent hurler sur toi quand tu passes devant.

Le ton est donné.

Abad, le narrateur, est un gamin de 13 ans, que l’on suit dans son quotidien d’immigré. Au milieu de tout un tas d’autres immigrés. Nous allons découvrir son Paris, entre la Goutte d’Or et Barbès. Toute sa vie résumée en quelques rues. 

Abad raconte comme il parle. L’écriture est donc argotique, directe, crue. Mais en même temps, c’est très fin et il y a un souci du mot juste. Sofia Aouine est précise, concise et très psychologue.

C’est franc et d’un réalisme acide, sans pour autant tourner au mélodrame. Loin de là!

Avec ses mots et sa verve haute en couleurs, Abad retrace la vie de son quartier, telle qu’il la ressent: la saleté, la misère physique, morale et sociale, la violence devenue ordinaire, des vies à reconstruire dans un nouvel environnement hostile, les problèmes identitaires d’une génération qui ne sait plus qui elle est ni d’où elle vient, les difficultés d’intégration. Entre autres.

Abad et ses copains sont des gamins malins, qui font preuve de beaucoup d’imagination et de créativité pour améliorer leur quotidien et pour faire des conneries aussi, pour échapper à l’ennui et  la violence qui rode en permanence autour d’eux. Ils font un constat sans appel de leur situation, mais toujours avec humour. Par exemple, les jeunes filles contraintes de porter le jilbab sont appelées des Batman, et les « pseudo-imams façon 2.0 » des Barbapapas … Ou encore quand il relate un incident survenu avec les militantes de l’annexe locale des Femen, qui s’empoignent avec les musulmans intégristes.

Ces enfants baignent dans une réalité cachée, dont on ne parle que rarement, quand un drame survient. Un quotidien loin des paillettes, dans lequel les jeunes subissent leur vie et leur condition. Un quotidien dans lequel la volonté, même féroce, n’est pas suffisante pour se faire la malle.

Sofia Aouine intègre beaucoup de références culturelles dans son récit. Moi, à la lecture de ces lignes, il y a deux textes qui ne m’ont pas lâchée. D’abord Né quelque part de Maxime Le Forestier, et ensuite On the road again de Bernard Lavilliers (perso, mes références ne sont pas hip hop).

Il y a une galerie de portraits magnifiques, d’Abad, des siens, de ceux qui les entourent. Il y a Ethel, la femme « d’ouvrir dedans » (comprendre la psy), dépositaire d’une lourde histoire familiale. Ethel, somme de non-dits, d’une volonté de survie farouche, d’une dose de folie humaine aussi. Il y a Odette et Gervaise, particulièrement poignantes et magnifiques. Odette, la vieille voisine, qui va s’attacher à Abad, qui sera finalement le seul à lui être fidèle. Abad, qui sera aussi le seul à être loyal envers Gervaise, à qui il accorde d’emblée sa confiance et sa profonde affection. Gervaise, contrainte de tapiner, dont le seul tort est d’avoir été trop jolie, déclenchant jalousies et convoitise… Qui lui seront fatales.

Une pensée pour la petite voisine, une Batman. Abad en tombe éperdument amoureux. Leurs fenêtres se font face et un regard échangé suffira à enflammer l’adolescent fougueux et bourré d’hormones qu’il est. Il va l’aimer, vraiment, alors qu’il ne peut même pas l’approcher, puisqu’elle est séquestrée par son père et son frère, pour qui elle n’est rien, sinon un être impur, et une marchandise. Mais surement pas une femme, un être sensible, et surtout pas une personne. Dans le quartier d’Abad, la féminité est sans cesse bafouée, salie, tuée.

Chacune de ces femmes, à sa façon, permettra à Abad de briser ses chaînes. Il pourra jeter un regard moins acide sur son enfance, dépasser sa condition pour construire son avenir, se réconcilier avec son passé et en faire une force.

Voilà, ces oubliés-là sont magnifiques et méritent que l’on s’arrêtent quelques heures sur eux. 

L’écriture de Sofia Aouine est très belle et très fine. Rhapsodie des oubliés est son premier roman, et j’espère avoir la chance de la lire à nouveau prochainement. 

 ISBN 978-2-253-07746-6. 210 pages. 7,40 €. Editions Le Livre de Poche.


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