2019/53: Frère d’âme, David DIOP

Un matin de la Grande Guerre, le capitaine Armand siffle l’attaque contre l’ennemi allemand. Les soldats s’élancent. Dans leurs rangs, Alfa Ndiaye et Mademba Diop, deux tirailleurs sénégalais parmi tous ceux qui se battent alors sous le drapeau français. Quelques mètres après avoir jailli de la tranchée, Mademba tombe, blessé à mort, sous les yeux d’Alfa, son ami d’enfance, son plus que frère. Alfa se retrouve seul dans la folie du grand massacre, sa raison s’enfuit. Lui, le paysan d’Afrique, va distribuer la mort sur cette terre sans nom. Détaché de tout, y compris de lui-même, il répand sa propre violence, sème l’effroi. Au point d’effrayer ses camarades. Son évacuation à l’Arrière est le prélude à une remémoration de son passé en Afrique, tout un monde à la fois perdu et ressuscité dont la convocation fait figure d’ultime et splendide résistance à la première boucherie de l’ère moderne.

Prix Goncourt des Lycéens 2018

Mademba est grièvement blessé lors d’un assaut. Trop grièvement pour s’en sortir. Alors, il supplie Alfa de rapidement mettre fin à ses souffrances. Mais Alfa ne pourra pas. Mademba est son « presque frère », il ne peut pas lui ôter la vie.

Cette tragédie va faire basculer Alfa. Il a survécu à son « presque frère ». Alors il est envahi de culpabilité, de colère et de rage.

Incapable de faire face à cette tragédie, il va l’exorciser à sa façon. Il devient un mort vivant. Son corps est là, sur le champ de bataille, mais son âme n’est plus. Alors, il devient un redoutable et effroyable soldat. Plus de pitié, plus d’émotions. Un automate. Il fait des descentes entre les lignes ennemies, il torture à mort un ennemi et revient avec sa main tranchée.

Si au début, les autres soldats l’ont acclamé, ils ont vite peur de lui. C’est sûr, la guerre l’a rendu fou ! Il va alors être ramené à l’arrière et pris en charge par un médecin doté d’une très bonne intuition. Par le dessin, cet homme va aider Alfa à expier ses démons.

Un roman court, mais très dense et d’une intensité rare. Un roman très éprouvant, mais magnifiquement écrit. Des mots répétés comme des mantras qui donnent une puissance indéniable au texte.

Il y a dans ces quelques pages énormément de questionnements et de pistes de réflexion. Trahison et loyauté, folie, nostalgie hallucinée, rébellion, traumatismes, notion d’identité, perte des repères, déracinement, intégration, émigration. Un retour en arrière impossible ; des hommes abîmés, écorchés. L’étendue des traumatismes, la sauvagerie, la barbarie. La légitimation de la violence, la manipulation, l’embrigadement.

Les insolubles cas de conscience de ces gamins lâchés au milieu de l’horreur, de l’indicible. Obéir aveuglément aux ordres ? Refuser de combattre, déserter ? Se mutiler pour échapper au massacre ?

Cet homme, archétype du « sauvage africain » avec tous les clichés que cela véhicule, qui se retrouve à faire la guerre dans le monde « civilisé »… On profite du courage et de l’abnégation de ces hommes, et de la peur qu’ils génèrent chez l’autre, pétri d’à-prioris, ignorant, inculte. On lance face à eux des « Nègres » sauvages, que l’on croit aguerris à la barbarie.

« La France du capitaine a besoin que nous fassions les sauvages quand ça l’arrange. »

Un roman très fort donc, d’une très grande humanité, très sensible. Ici, David Diop n’oppose pas les êtres, il n’y a pas les Blancs contre les Noirs, ou les gentils contre les méchants. Celui qui est défini comme notre ennemi a exactement la même image vis-à-vis de nous. Ici, il oppose l’innocence à la folie des hommes.

Un roman coup de poing.

  • Editions Seuil
  • 176 pages, 17 €
  • ISBN: 978-2-02-139824-3
  • Pour le commander: Seuil, chez ton libraire.

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