Pour aller plus loin: La marche pour l’égalité des droits et contre le racisme, dite « Marche des Beurs », 15 octobre 1983.

 

Suite à la lecture de: Voyage intime au milieu de mémoires à vif, de Marie-Odile TERRENOIRE.

La Marche pour l’égalité des droits et contre le racisme, surnommée par les médias «Marche des Beurs», est une marche antiraciste qui a eu lieu en France du 15 octobre au 3 décembre 1983. Il s’agit de la première manifestation nationale du genre en France.

Durant l’été 1983, de rudes affrontements opposent policiers et jeunes dans le quartier des Minguettes, à Vénissieux (banlieue lyonnaise). Pendant les affrontements, Toumi Djaïdja, le jeune président de l’association « SOS Avenir Minguettes », est grièvement blessé par un policier et transporté d’urgence à l’hôpital.

Incendies de voitures, dégradations urbaines, courses poursuite avec la police, sont filmés et largement repris dans la presse. Outre la blessure subie durant ces évènements, Toumi Djaïdja est sous le coup, depuis 1982, d’une inculpation pour le braquage d’un supermarché à Saint-Etienne, qu’il nie avoir commis et à cause duquel il finira par se retirer du mouvement.

L’année 1983 est marquée par des faits divers racistes tragiques dont cinq Maghrébins tués pour motifs racistes selon le Ministère de l’Intérieur, 21 selon les organisations de lutte contre le racisme, comme le jeune Toufik Ouanes, âgé de neuf ans.

Le père Christian Delorme et le pasteur Jean Costil proposent alors aux jeunes des Minguettes une longue marche, qui s’inspirerait des moyens d’action de Martin Luther King et de Gandhi. Deux revendications principales émergent : une carte de séjour de 10 ans et le droit de vote pour les étrangers.

 

CONTEXTE POLITIQUE

Jusque-là électoralement marginal, le Front national remporte son premier succès aux élections municipales partielles de Dreux : 16,72% au premier tour. La liste FN fusionne avec la liste RPR au second tour le 11 septembre 1983, remportant l’élection au détriment de la gauche. L’évènement est très médiatisé.

A droite, seuls Bernard Stasi et Simone Veil condamnent cette alliance. Jacques Chirac déclare qu’il n’aurait « pas du tout été gêné de voter au second tour pour la liste [RPR-FN]. Cela n’a aucune espèce d’importance d’avoir quatre pèlerins du FN à Dreux, comparé aux quatre ministres communistes au Conseil des ministres. » L’année suivante, le FN remporte dix sièges aux élections européennes.

Quelques mois plus tôt, en janvier 1983, le Premier ministre socialiste Pierre Mauroy, le ministre socialiste de l’Intérieur Gaston Defferre et le ministre socialiste du Travail Jean Auroux avaient stigmatisé les grévistes CGT de l’usine Renault-Billancourt, en majorité des « travailleurs immigrés », en les accusant d’être manipulés par des « intégristes ».

Mauroy déclare notamment au Monde du 11 février 1983 que les grévistes de Renault « sont agités par des groupes religieux et politiques qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises ». Le sociologue Abdelmalek Sayad  écrira plus tard à ce sujet : « On ne mesure pas assez combien les ouvriers immigrés souffrent du climat de suspicion qui a gagné le travail et dont ils font une douloureuse expérience : des ouvriers pourtant analphabètes ont gardé des coupures de journaux rapportant les commentaires d’hommes politiques dénonçant les grèves des immigrés, laissant entendre qu’ils seraient de connivence avec quelque force étrangère. »

 

PREMIERE MARCHE

La marche part le 15 octobre 1983, dans une relative indifférence, du quartier de la Cayolle à Marseille (qui venait d’être le théâtre du meurtre raciste d’un enfant de treize ans), ville riche des vagues successives d’immigration qui ont contribué à son histoire.  17 personnes, dont 9 issues du quartier de la banlieue lyonnaise des Minguettes composent le cortège. L’idée est alors d’attirer l’attention de l’Etat, des pouvoirs publics, des responsables politiques, des organisations syndicales, des associations et de l’opinion publique sur certaines pratiques policières discriminatoires et de dénoncer une justice à deux vitesses dont ils se sentaient être les victimes.

Le cortège s’étoffe au fil de la progression, même si, le 31 octobre à Grenoble, il est décidé d’arrêter le nombre de marcheurs permanents à 32. Une seule personne les accueille à Salon-de-Provence, elles seront plus de mille à Lyon. Au cours de leur périple, les « Marcheurs » ont eu à débattre avec les citoyens (toutes origines, toutes classes d’âge et de conditions sociales confondues) de questions fondamentales telles que la production et reproduction sociales des inégalités, des pratiques ségrégatives et discriminatoires.

On trouve parmi les « marcheurs » des profils divers, à la fois des jeunes peu politisés issus des quartiers défavorisés et souvent dénués de formation, et d’autres déjà politisés, parfois issus de familles ayant milité dans le nationalisme algérien ou le syndicalisme. Au-delà des revendications précises sur les cartes de séjour et le droit de vote, les participants entendent dénoncer le racisme en général, et plus particulièrement les crimes racistes souvent impunis, ainsi que les brutalités policières dont font l’objet les Maghrébins ; plus largement, ils visent à poser la question de la place, dans la société française, des Français issus de l’immigration.

A Strasbourg, la Secrétaire d’Etat à la Famille, à la Population et aux Travailleurs immigrés, Georgina Dufoix, se joint au cortège local. Elle joue le rôle important de relais des Marcheurs auprès du Président de la République. Lors de l’arrivée à Paris, ce sont une quarantaine de jeunes qui portent l’étiquette « Marcheurs permanents », au terme de 1 500 km et d’un mois et demi de marche, marquée par la nouvelle de l’assassinat d’Habib Grimzi,  jeté d’un train par trois candidats-légionnaires.

Relayé par les médias, le mouvement prend de l’ampleur : Libération le surnomme « marche des Beurs ». Les partis politiques de gauche et les associations appellent leurs militants. À Paris, le 3 décembre, la marche s’achève par un défilé réunissant plus de 100 000 personnes. L’ensemble de la presse fait sa une sur l’évènement. Une délégation rencontre le Président de la République François Mitterrand qui promet alors une carte de séjour et de travail valable pour dix ans, une loi contre les crimes racistes et un projet sur le vote des étrangers aux élections locales.

La marche de 1983 ne débouche cependant pas sur la création d’un mouvement cohérent, les différents collectifs apparus dans son sillage étant rapidement très divisés. Aucun leader n’émerge. Cette absence de structuration du mouvement permet par la suite la récupération de la cause antiraciste par des milieux proches du parti socialiste. 

 

MARCHES SUIVANTES

En 1984, une seconde marche est organisée par « Convergence 1984 », un collectif issu de la manifestation de 1983. Cette « marche », qui est en fait essentiellement effectuée à mobylette, utilise le slogan: « La France, c’est comme une mobylette, pour avancer, il lui faut du mélange ».

Contrairement au mouvement de 1983, celui de 1984 présente une nette tonalité d’extrême gauche. Il ne se limite d’ailleurs plus aux seuls Beurs, Convergence 1984 fédérant également des associations d’Africains, d’Asiatiques, d’Antillais ou de Portugais. Cette seconde marche est soutenue activement par la presse. Elle arrive à Paris le 1er décembre, et se conclut par une manifestation qui réunit environ 30 000 personnes.

A la fin de la manifestation, la porte-parole de Convergence 1984 Farida Belghoul, prononce un discours en opposition avec le texte de l’appel à la Marche. Elle fustige les « faux anti-racistes » de la gauche modérée, à qui elle reproche leur « paternalisme » : ses positions, contestées par d’autres militants de Convergence 1984, contribuent à faire se déliter le mouvement, qui souffre également de son absence de discours clair.

Au moment même de la manifestation clôturant la marche de 1984, des militants de SOS Racisme alors tout juste formé, menés par Julien Dray, font la promotion de leur mouvement. Ils organisent une autre marche, européenne cette fois, qui part de Bruxelles le 28 juillet 1985.

Une « troisième marche » (que l’on peut diviser en deux, ce qui fait donc en réalité quatre marches) a lieu en 1985, de Bordeaux à Paris, pour commémorer les deux précédentes.

 

CREATION DE SOS RACISME ET MARGINALISATION DU MOUVEMENT « BEUR »

Alors que les pouvoirs publics soutiennent financièrement l’organisation des marches et les assises des « jeunes issus de l’immigration », le mouvement beur finit affaibli par ses divergences internes. L’absence de leader et le manque d’unité politique contribuent alors à empêcher l’émergence d’un mouvement structuré au sein de la communauté maghrébine, facilitant la récupération du mouvement antiraciste par SOS Racisme:  plusieurs leaders des deux premières marches, Toumi Djaïdja, Djamel Attalah et Farida Belghoul, ont dénoncé la récupération du mouvement par cette association qui occupe ensuite le terrain militant dans les années 1980, au détriment des « Marcheurs ». Aucune figure des marches de 1983 et 1984 ne sera d’ailleurs présente dans la direction de cette association.

Djamel Attalah déplore que les acteurs de la marche soient retombés dans l’oubli, jusqu’à la sortie en 2013 du film de Nabil Ben Yadir, La Marche, qui relate librement leur histoire. Il en dresse, avec trente ans de recul, un bilan amer, jugeant que le mouvement n’a « pas vraiment » atteint ses objectifs. Si la marche a bien contribué à faire prendre conscience des brutalités policières et à faire reculer celles-ci, comme à donner aux Beurs une « reconnaissance citoyenne », elle a par contre échoué en ce qui concerne ses revendications pour l’égalité et pour le vivre-ensemble.

L’ancien organisateur de la marche souligne ainsi que la ghettoïsation a progressé en France et que, si une « petite classe moyenne maghrébine a émergé », l’exclusion sociale a persisté : il cite en exemple « la quasi-totalité » de ceux qu’il a côtoyés durant la marche de 1983 et qui « sont aujourd’hui complètement cabossés : pas de travail, pas de formation, au RSA, certains dans l’alcool… Personne n’a fait attention à eux. Ils ont été les stars d’un soir, puis sont rentrés chez eux et c’était fini ».

 

 

Sources:

 


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