Pour aller plus loin: le mouvement des sans-terre

Suite à la lecture de De miel et de saké, de Nathalie MARANELLI

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Le Moviento dos trabalhadores rurais sem terra (MST) ou Mouvement des sans-terre est une organisation populaire brésilienne qui milite pour que les paysans brésiliens ne possédant pas de terre, disposent de terrains pour pouvoir cultiver. Depuis la création du mouvement en 1985, 1722 militants ont été assassinés.

Histoire

Quand la couronne portugaise envahit le Brésil, elle divisa la terre en grandes propriétés, appelées les capitaineries héréditaires, qu’elle offrit à des aristocrates portugais, devenant alors seigneurs ou capitans. Ce titre garantissait à ses détenteurs le droit de désigner des autorités administratives, des juges et d’organiser la redistributions des terres. Ce système avait la particularité d’accorder un droit d’utiliser la terre et d’en récolter les profits, de façon héréditaire, mais pas de droit de propriété individuelle sur la terre, qui restait la propriété de la couronne. Le rôle de ces immenses propriétés était la production agricole, l’extraction de l’or et, surtout, l’organisation de la traite des esclaves (africains et indigènes) dans le but de transiter toutes les richesses produites jusqu’au Portugal.  L’agriculture se structura donc autour de grandes cultures de rentes et d’exportation.

Parmi ceux qui sont touchés par la concentration foncière et sont fréquemment expulsés, on trouve aussi des comunidades quilombolas (communautés d’anciens esclaves), des populations indigènes, des populations traditionnelles.

L’indépendance du pays en 1822 ne change pas les bases de ce modèle de production. Le Brésil a conservé la monarchie, la propriété de la terre par la couronne, désormais brésilienne, et une production centrée sur l’esclavage.

La situation a peu évolué et aujourd’hui, 1% des propriétaires terriens possèdent 54% des terres cultivables. Il y a 12 millions d’ouvriers agricoles, fermiers ou métayers, dont le nombre reste très élevé proportionnellement à la surface des terres cultivables, ce qui entraîne un niveau de vie très inférieur à celui de leur homologues des pays développés.

Le Brésil serait le 3ème exportateur de ressources naturelles dans le monde. En matière de ressources hydrauliques, le pays possède la plus grande biodiversité au monde et la plus grande réserve d’eau douce, avec le bassin de l’Amazone. Selon le MST, le climat brésilien est propice à l’agriculture. Pourtant, plus de 40 des 170 millions d’habitants y souffrent de la faim.

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Naissance du MST

Le Mouvement des sans-terre se réclame d’une longue filiation de lutte pour la terre dont les racines plongent jusque dans le passé colonial du Brésil.

  • Dès le début du XVIIème siècle, le marronnage, c’est-à-dire la fuite des esclaves, a pris au Brésil la forme des quilombos, des zones d’installation pour les esclaves en fuite, avec un retour à l’agriculture familiale, à la coopération solidaire. Palmares, situé dans le Nordeste, a constitué un quilombo organisé en royaume pendant près d’un siècle. Son leader le plus célèbre fut Zumbi dos Palmares.
  • La révolte de Canudos, menée par Antonio Conselheiro, installa 25 000 personnes sur une terre conquise pour construire une société parallèle théocratique. Elle fut réprimée par un massacre en octobre 1897.
  • Les ligues paysannes sont nées dans le Pernambouc à partir de 1955. Conçue à l’origine comme une société d’assistance pour la paysannerie pauvre sur la plantation Galiléia du municipio de Victoria de Santo Antao, la première ligue a rapidement essaimé dans l’ensemble du Nordeste puis dans le sud du pays. En 1963, plusieurs centaines de ligues regroupaient plus de 500 000 affiliés. Le seul état du Pernambouc comptait 27 ligues et 120 000 membres. Ces ligues ont expérimenté, avec succès, le mode d’action des occupations de terre, contraignant, notamment dans le Nordeste, le gouvernement à des expropriations en faveur des petits paysans.

Pendant la dictature militaire de 1964 à 1984, le pays connut une révolution  verte qui entraîna la mécanisation de l’agriculture. Cette restructuration entraîna l’expulsion de petits propriétaires, les salariés agricoles des latifundiums qui devinrent sans terre. Un grand nombre migrèrent vers les villes, alors que celles-ci étaient déjà confrontées à une vague de chômage.

Le 7 septembre 1979, dans le Rio Grande do Sul, des paysans sans terre (la plupart expulsés par la construction d’un barrage) expérimentèrent la première occupation massive. Ils furent fortement appuyés par la Commission Pastorale de la Terre (CPT), une organisation populaire de religieux de la théologie de la libération. Rapidement, de nombreuses occupations de latifundos s’organisèrent, côtoyant les mobilisations populaires pour le retour de la démocratie.

En 1984, la première rencontre des travailleurs ruraux sans terre officialisa la naissance du Mouvement des travailleurs ruraux Sans-Terre (MST) dont le rôle est l’organisation, l’éducation (alphabétisation, formation politique et militante des jeunes et des adultes) des sans-terre en mouvement dans les différentes actions politiques (campements, occupations de latifundos, d’organismes publics, de multinationales, fauchage de champs d’OGM, marches, …).

Principes fondateurs

Le MST est indépendant de tout parti politique, de l’Etat brésilien et de l’Eglise catholique.

Tous les organes de direction du MST doivent comprendre 50% d’hommes et 50% de femmes.

Le MST ne lutte pas seulement pour la terre mais pour la réforme agraire juste et non commerciale (pour l’expropriation et l’attribution des terres aux personnes qui la travaillent et non la vente des terres et l’endettement des paysans comme le proposent le gouvernement et la Banque mondiale).

Le MST n’est pas un mouvement isolé de lutte pour la terre mais s’organise au niveau national et international.

Le MST agit dans une continuité historique des mouvements de luttes contre l’oppression et pour la terre au Brésil et dans le monde.

Le MST n’est rien d’autre que les sans-terre en mouvement et pratiquer le centralisme démocratique et la démocratie participative.

La production du MST est une production écologique, sans pesticides, sans engrais chimiques et sans OGM, favorisant une diversification des cultures, la reforestation, la culture des plantes médicinales, la nourriture pour les familles du MST et la commercialisation du surplus à des prix accessibles aux plus démunis. Les rapports de production sont coopératifs et solidaires.

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Actions

Aujourd’hui, le MST regroupe 1,5 million de personnes, dont 300 000 familles dans les assentamentos (terres conquises) et 150 000 encore dans des acampamentos (occupations).

  • Occupations. Le MST organise des occupations massives de terre de latifundio,  monte un acampamento. De là commence une bataille concrète, la répression plus ou moins tardive par la police ou les mercenaires armés des grands propriétaires, et une bataille juridique. Le MST s’appuie sur l’article 184 de la constitution de 1988 qui stipule « Il incombe à l’Union de s’approprier, par intérêt social, aux fins de la réforme agraire, le bien rural qui n’accomplit pas sa fonction sociale. » Le débat juridique se fait sur la définition de la fonction sociale de la terre, débat sensible au rapport de force entre les mobilisations des sans-terre et le pouvoir corrupteur du grand propriétaire. La bataille juridique peut se conclure par l’expropriation de la surface de terre occupée et la transformation en assentamento, le déblocage de subventions agricoles, de moyens publics pour le salaire des éducateurs des écoles de l’assentamento et pour le poste de santé. Chaque famille conquiert l’équivalent de 10 à 20 hectares qu’elle peut exploiter de façon individuelle ou collective. Beaucoup de familles s’organisent en coopératives de production et de transformation. La surface conquise par ces luttes est équivalente à 7 millions d’hectares.
  • Manifestations. Le MST a organisé du 1er au 17 mai 2005 la plus grande marche populaire de l’histoire brésilienne, avec plus de 12 000 personnes marchant de Goiânia à Brasilia (300 km). Le but était de faire pression sur le gouvernement Lula pour qu’il tienne ses promesses électorales en ce qui concerne la réforme agraire. Puisque le gouvernement Lula choisi finalement, et contrairement à ses promesses, de miser sur l’agriculture industrielle, un secteur en expansion qui crée peu d’emplois et exploite de grandes étendues, mais qui rapporte des devises.
  • Actions éducatives. Les sans-terre ont construit 1 800 écoles et obtenu des financements publics pour leur fonctionnement. 160 000 enfants sont scolarisés. 3900 éducateurs ont été formés par le mouvement en relation avec 7 universités publiques. Il existe un programme d’alphabétisation qui a touché plus de 30 000 jeunes et adultes. Estimant que l’éducation traditionnelle forme à la compétition, le MST tente avec ses écoles de développer de nouvelles valeurs de solidarité pour former des acteurs sociaux, de véritables citoyens, pour que les sans-terre installés sur les terres légalisées restent des sans-terre, militants de la lutte pour la réforme agraire dans tout le Brésil et pour tous les Brésiliens. La dimension éducative du MST est donc très importante, et les éducateurs sont formés à une pédagogie particulière: la pédagogie libératrice de Paulo Freire, prêtre de la théologie de la libération, auteur de la pédagogie des opprimés.

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Oppositions

Le MST s’inscrit dans la mouvance altermondialiste en s’opposant aux institutions comme l’OMC ou le FMI. Il estime en effet que la politique de l’OMC a une influence directe sur le pillage des richesses agricoles du pays. Il accuse également le FMI d’avoir soutenu la dictature puis d’avoir imposé au pays un programme économique qui est le principal responsable de la crise sociale qui touche le pays.

Si, grâce à son organisation et à sa dimension éducative, le MST est devenu le mouvement de masse de lutte pour la terre qui a duré le plus longtemps dans l’histoire du Brésil, il n’en est pas moins critiqué. La presse brésilienne n’hésite pas à qualifier les sans-terre de « terroristes », ou de « talibans du Brésil ».

Le MST est aussi poursuivi à plusieurs reprises par la justice brésilienne.

Le 17 avril 1996, la répression d’une manifestation par la police militaire a entraîné la mort de 19 manifestants. Les organisations paysannes internationales ont décrété cette date jour international des luttes paysannes. Aujourd’hui le MST est un des mouvements de résistance au libéralisme des plus organisés du monde.

Le 22 mars 2017, un dirigeant du mouvement est abattu par un groupe de cinq hommes lourdement armés. Le 20 avril 2017, neuf paysans sans-terre sont assassinés par balles ou à l’arme blanche. Retrouvés pieds et poings liés, certains d(entre eux avaient été décapités, d’autres présentaient des marques de torture. Le 24 mai, la police intervient pour déloger des sans-terre d’un terrain occupé et ouvre le feu: 10 personnes tuées et 24 autres blessées.

Pour conclure

La plus belle victoire du MST est son existence même. L’idéologie dominante décrit les travailleurs ruraux comme des reliques du passé dans une vision de la campagne dominée par l’agrobusiness. Ils sont pauvres, mal nourris, mal vêtus, souvent analphabètes. Et pourtant, ces plus faibles parmi les plus faibles ont réussi à s’organiser et à faire trembler la bourgeoisie et l’Etat.

 

Sources:

Wikipédia: Article Mouvement des sans-terre.  Contenu soumis à la licence CC-BY-SA 3.0.  (auteurs ici)

https://www.mst.org.br/

https://www.fdh.org/ Article MST (Mouvement des sans-terre)

https://base.d-p-h.info/en/fiche/dph/fiche-dph-8006.html. Article Mouvement des sans-terre du Brésil: une histoire séculaire de la lutte pour la terre, par Douglas Estevam

https://base.d-p-h.info/en/fiche/dph/fiche-dph-8006.html. Article Le mouvement des travailleurs ruraux sans-terre au Brésil, par Secrétariat jeune.

https://geoconfluences.ens-lyon.fr/. Article Sans-terre (Mouvement des sans-terre / MST) 

https://www.liberation.fr/. Article Brésil « sans-terre »: les lopins d’aborddu 01/04/2013 par Chantal Rayes.

 

 

 

 

 

 

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