2018/28: L’art de perdre, Alice ZENITER

9782081395534

L’Algérie dont est originaire sa famille n’a longtemps été pour Naïma qu’une toile de fond sans grand intérêt. Pourtant, dans une société française traversée par les questions identitaires, tout semble vouloir la renvoyer à ses origines. Mais quel lien pourrait-elle avoir avec une histoire familiale qui ne lui a jamais été racontée? Son grand-père Ali, un montagnard kabyle, est mort avant qu’elle ait pu lui demander pourquoi l’Histoire avait fait de lui un « harki ». Yema, sa grand-mère, pourrait peut-être répondre mais pas dans une langue que Naïma comprenne. Quant à Hamid, son père, arrivé en France à l’été 1962 dans les camps de transit hâtivement mis en place, il ne parle plus de l’Algérie de son enfance. Comment faire ressurgir un pays du silence?

Dans une fresque romanesque puissante et audacieuse, Alice Zeniter raconte le destin, entre la France et l’Algérie, des générations successives d’une famille prisonnière d’un passé tenace. Mais ce livre est aussi un grand roman sur la liberté d’être soi, au-delà des héritages et des injonctions intimes ou sociales.

Ali est un paysan kabyle qui a fait fortune grâce à un pressoir trouvé dans un torrent. Ali est un ancien combattant, un harki. Intelligent et réfléchi, il fuit la violence. Quant naît le bruit d’une révolte, il pense que les révolutionnaires ne pourront pas expulser les colons.

Hamid est le premier fils d’Ali, né au pays, troisième de la fratrie. Il est encore un enfant quand Ali et sa seconde épouse, Yema, fuient l’Algérie et le FLN. Ils pensent que la France les recevra avec l’honneur dû aux harkis. Ils seront parqués dans les camps de réfugiés plusieurs années, camps dans lesquels les conditions de vie sont impossibles (tentes, barbelés, insalubrité, …), puis dans une cité aux abords de Flers.

Ali se sent trahi, aussi bien par ceux restés au pays qui ont choisi de soutenir le FLN, que par la France qui les traite plus bas que terre. L’année 1962 restera dans les mémoires comme une honte, un tabou dont on ne parle pas. Hamid, lui, refusera de se résigner, de courber le dos comme son père. Il refusera l’humiliation. Il va s’instruire et décidera de mener lui-même sa vie. Il part à Paris étudier. Il y rencontrera Clarisse, qu’il épousera. Il tourne le dos à son passé, laisse l’Algérie derrière lui. Il refusera d’en transmettre l’héritage à ses enfants.

Naïma est l’une des filles de Hamid. C’est elle qui, trente ans après le départ de sa famille du pays, mènera des recherches sur ses racines et reconstruira l’histoire familiale, bout par bout. Elle va être confrontée au choc de ces deux cultures aux antipodes l’une de l’autre. Son grand-père paysan prospère mais analphabète qui vivait au rythme de la nature, sans commodités, qui commerçait sans calculer… Et la vie en France, où justement tout se compte, se recense, où l’on abuse délibérément de leur ignorance et de leur crédulité.  Elle apprendra peu à peu des silences de son père et de son grand-père. Elle comprendra l’aberration  du terme de « harki » et de tout ce qu’il sous-entend. Elle comprendra la façon dont Ali s’est évaporé, soudainement déraciné et subissant une société dans laquelle il n’est rien, qu’il ne comprend pas. Elle fera face à un certain nombre de non-dits.

C’est un roman riche et dense. Un roman qui superpose plusieurs visions de l’Algérie choyée puis fuie puis inatteignable. Celle d’Ali et de Yema, leur repère, leur vie, ce qu’ils y ont construit et ce qu’ils y ont laissé et perdu. Celle de Hamid, son attachement aux figures essentielles de son enfance, le choc de l’émigration et du rejet, cette recherche d’identité. Comment se construire quand on n’est rien, ni d’ici, ni de là-bas? Celle enfin de Naïma, dont elle ne sait rien si ce n’est qu’elle a vu naître ses aïeux. Celle qu’elle pourra accueillir en son cœur comme une partie d’elle-même ou rejeter en bloc. Puisque Naïma, elle, a la possibilité de ses choix et d’être elle-même.

Une très belle découverte.

 

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