2018/27: De colère et d’ennui, Paris chronique de 1832, Thomas BOUCHET

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J’ai beaucoup de choses à te dire à propos de ce livre qui m’a passionnée. Cette chronique est un peu longue, alors voici le 4ème de couv qui te donnera peut être envie de lire la suite.

Tu trouveras à la fin de cette chronique un rappel du contexte historique et social, un peu long c’est vrai, mais après tout, tu n’es pas obligé d’aller jusque là… Sinon, remercie moi de pallier tes lacunes.

1832: Tandis que Paris vibre, vacille et gronde sous les coups redoublés de l’épidémie et de la guerre des rues, Adélaïde s’ennuie. Elle frémit dans son salon à la lecture des journaux, se délecte du chocolat que sa domestique lui rapporte de chez Marquis, s’émerveille en recluse des oiseaux du Jardins des Plantes où elle vit, loin des barricades où Gavroche meurt. Emilie se bat et débat du côté de Ménilmontant et dans les cafés enfumés pour faire entendre la cause féministe chez les saint-simoniens. Louise, marchande ambulante du centre de Paris, atteinte du choléra puis soupçonnée d’avoir participé à l’insurrection, est sans cesse contrainte de faire face – au commissaire, au juge, au médecin, au directeur de sa prison. Lucie enfin, la mystique, jouit en son corps et du corps de Jésus derrière les murs d’un couvent, puis le choléra l’emporte. C’est dans la compagnie des archives que Thomas Bouchet a pratiqué jusqu’ici son travail d’historien. Il s’appuie cette fois, en outre, sur les ressources de la fiction. Les quatre voix qu’il entrelace composent une histoire sensible et sociale. Son texte met les sens en éveil; dans le Paris de naguère, il donne chair à des visions du monde, à de douces rêveries, à d’intolérables douleurs.

Thomas Bouchet va nous plonger dans le quotidien de Paris en cette difficile année 1832. Pour cela, il met en scène quatre personnages féminins, qui chacun va donner une vision et un ressenti des évènements qui bousculent la ville et un aperçu de la vie qui est la leur selon leur condition sociale. Comme le dit Thomas Bouchet: « aussi vraisemblables soient-ils, les mots d’elles quatre sont à la fois les miens, les leurs, ceux de leur époque. Elles sont inextricablement le fruit de mon imagination et quatre êtres de chair et de sang qu’une enquête attentive peut extirper des textes d’autrefois. » Ces quatre protagonistes sont fictifs donc, mais construits sur des personnes bien réelles, dont il a croisé le chemin au fil de ses recherches. D’une certaine façon, ces femmes ont existé; elles sont le parfait reflet de leurs consoeurs de l’époque. Toutes quatre sont différentes par leur âge, leur condition ou leur engagement, mais elles ont un point commun: ce sont des recluses.

Adélaïde est une bourgeoise de son temps, épouse bienheureuse d’un scientifique officiant auprès du Jardin des Plantes, où ils vivent. C’est là le cocon qui abrite Adélaïde et ses petits maux quotidiens. C’est là tout son univers. Elle prend plaisir à arpenter le Jardin, à y admirer les animaux qui le peuplent (particulièrement les oiseaux) et à y observer soigneurs et promeneurs. Adélaïde est hypocondriaque, apprécie le luxe dans lequel elle vit, se délecte de friandises chic que va lui chercher sa domestique. Bientôt, elle ne quittera plus son salon. Elle s’exprime au travers d’une correspondance qu’elle entretient avec une amie partie de Paris du fait des obligations professionnelles de son mari. Elle donne son point de vue (en grande partie dicté par son époux et par sa précieuse Gazette des tribunaux qu’elle lit consciencieusement) sur les évènements qui secouent Paris, fait part de ses inquiétudes quant à l’épidémie de choléra qui prend de l’ampleur. Adélaïde m’agace. Elle m’est antipathique, tant par sa superficialité, sa naïveté que par ses geignements incessants, alors que les Parisiens qui vivent à quelques pas d’elle se meurent décimés par le choléra ou fustigés à cause de l’insurrection. Elle est recluse dans son univers, par son étroitesse d’esprit, par la futilité de ses préoccupations.

Emilie est une saint-simonienne. Elle s’exprime au travers des discours dont elle admoneste la foule et surtout les partisans qui veulent bien l’écouter. Elle milite férocement, et tente de mener ses sœurs sympathisantes vers une participation active au sein du mouvement. Emilie est féministe et entend jouer un rôle prépondérant dans le combat qu’elle mène. Elle est confinée dans des arrières-salles ou des chambres pour discourir. Elle est recluse par son idéologie.

Lucie est une jeune femme de bonne famille, instruite. Lucie a fait le choix d’adorer Dieu. On l’entend à peine, elle murmure. Elle s’exprime au travers d’un journal intime. Elle y livre ses convictions, l’extase qu’elle vit au contact de la religion, détaille ses sensations. Elle perçoit les troubles qui envahissent les rues et sera confrontée directement au choléra. Elle est recluse, au sens propre du terme, au couvent de la Rue Neuve-Sainte-Geneviève, mais aussi dans son mysticisme, dans son amour de Jésus.

Louise, enfin, est une femme du peuple. Elle est marchande ambulante. Elle a survécu au choléra et est soupçonnée d’avoir participé à l’insurrection. Elle s’exprime par les comptes-rendu de ses interrogatoires. C’est elle qui connaît la situation la plus précaire. Sa liberté est compromise et soumise aux juges. Son avenir immédiat est incertain. Elle est recluse d’abord au commissariat puis en prison.

Ce livre est un vrai plaisir. C’est d’une part une belle édition, agrémentée de gravures d’époque et de plans nous permettant de situer chacune des narratrices. L’écriture est belle, agréable, fluide. Le récit est très documenté, par conséquent très réaliste. J’ai détesté Adélaïde et son insoutenable frivolité. J’ai détesté sa légèreté face aux évènements dramatiques qui surviennent tout autour d’elle, sa puérilité dans sa façon de s’émerveiller des animaux exotiques logés au Jardin, ses mondanités par lesquelles elle s’inquiète du petit chien de son amie sans se préoccuper des morts qui jonchent les rues de Paris…

J’ai adoré la passion qui habite Emilie, même si elle est utopique. J’ai adoré le franc-parler de Louise, son bagout de femme des rues, sa loquacité naturelle, sa vivacité. Son côté roublard aussi.  J’ai aimé la candeur de Lucie, sa ferveur malgré mon athéisme.

Un grand merci donc à Babelio et aux Editions Anamosa de m’avoir permis de découvrir ce livre passionnant.

 

RAPPELS HISTORIQUES ET SOCIETAUX – PARIS – 1832

L’insurrection de 1832

L’insurrection républicaine à Paris en juin 1832 a pour origine une tentative des Républicains de renverser la monarchie de juillet.

Le 5 juin 1832, le convoi funèbre du général Lamarque (emporté par le choléra) emprunte les Grands Boulevards jusqu’au pont d’Austerlitz où, entrainé par les meneurs républicains, il se transforme en manifestation qui dégénère en affrontements avec la troupe envoyée pour rétablir l’ordre.

Les insurgés sont repoussés dans le centre historique de Paris. Le matin du 6 juin, la bataille s’engage et les insurgés sont retranchés dans le quartier Saint-Merri, où se déroulent des combats meurtriers qui font environ 800 victimes. Les meneurs se dérobent ou sont arrêtés. 82 condamnations sont prononcées, dont 7 à mort, toutes commuées en déportation par le roi Louis-Philippe.

 

La deuxième pandémie de choléra, 1832

L’épidémie de choléra naît en 1826 en Inde, gagne la Russie en 1830, puis la Pologne et la Finlande. Le choléra atteint Berlin en 1831, la Grande Bretagne en février 1832, puis la France en mars 1832.

A Paris, le premier cas est attesté le 26 mars 1832. Le 7 avril, 1 853 cholériques sont recensés. L’épidémie y fera environ 19 000 victimes en six mois. Le quartier de Saint-Merri sera l’un des plus touchés, notamment la rue de la Mortellerie.

Dans les années qui suivirent, le préfet de police Gabriel Delessert prit des mesures draconiennes d’assainissement des quartiers insalubres de Paris, développa et améliora le réseau des égouts.

 

Le Saint-simonisme

Pensée fondatrice de l’industrialisme. Repose sur la doctrine socio-économique et politique de Claude-Henri de Rouvray de Saint-Simon (économiste et militaire – 1760-1825) qui propose un changement de société et préconise une société fraternelle dont les membres les plus compétents (industriels, scientifiques, artistes, ingénieurs, …) auraient pour tâche d’administrer la France le plus utilement possible, afin d’en faire un pays prospère où règneraient l’esprit d’entreprise, l’intérêt général, la liberté et la paix. Sous l’impulsion de son principal représentant, Barthélémy Prosper Enfantin, cette doctrine prend la forme d’une « Eglise ».

  • Doctrine initiale : La gravitation universelle ferait office de principe unique. Saint-Simon propose de remplacer l’idée abstraite de Dieu par la loi universelle de la gravitation, loi à laquelle Dieu aurait soumis l’univers.
  • Doctrine sociale : La société serait fondée sur le principe de l’association entre les Hommes. Finis les privilèges, ce serait donc la fin de la noblesse et de la royauté. Chacun doit pouvoir grimper dans l’échelle sociale en fonction de ses mérites. Mais son travail doit être utile à la société. Chacun doit obtenir la considération de la société et les bénéfices associés proportionnellement à sa capacité. L’industrie doit donc prendre le pas dans cette société.
  • Doctrine spirituelle: Saint-Simon donne le pouvoir spirituel aux scientifiques, dont les industriels sont les garants. Une morale commune doit servir de guide, doit être basée sur la liberté de conscience et est déduite du principe « Les hommes doivent se regarder comme frères, s’associer et s’entraider. » L’Homme doit donner le meilleur de lui-même à la communauté
  • Doctrine politique: La politique ne doit être que l’application de la morale et doit être motivée par le bon sens et l’amour du prochain. Cette société nouvelle serait un grand atelier où chaque classe aurait un rôle utile. Il s’agit de transcender les intérêts particuliers au nom de l’intérêt général et du bien public. La politique n’est que la science de la production et le peuple doit être associé à la politique comme il l’est à la production. Saint-Simon préconise l’instauration d’un Parlement à trois niveaux:
    • a) une chambre chargée d’élaborer un projet de développement économique et social, et de promouvoir les projets du Parlement, les bienfaits du travail, l’amélioration du sort du peuple et les idées de progrès (chambre composée d’inventeurs, ingénieurs, artistes, architectes,…)
    • b) une chambre chargée de l’examen des projets de la chambre d’invention (composée de savants), et qui doit proposer un nouveau programme d’instruction publique et des fêtes censées rappeler aux hommes leurs devoirs.
    • c) une chambre chargée de l’exécution des projets, composée uniquement des plus importants industriels.
    • Tous les Français doivent élaborer un programme de défense nationale.
  • Doctrine religieuse: Saint-Simon jette les bases d’une « nouvelle religion » qu’il appelle « nouveau christianisme », afin le lutter contre l’égoïsme et l’individualisme. Elle reprend les principes moraux du christianisme. Elle doit être philanthropique et devenir le fondement spirituel de la société: « Aimez votre prochain comme vous-même » et « Les Hommes doivent se regarder comme frères. » L’Homme doit travailler à l’amélioration de l’existence de son semblable et défendre l’intérêt général. Cette nouvelle religion a pour but « l’amélioration du sort moral, physique et intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ». Elle doit encourager et honorer le travail. Elle proscrit le sang, la violence, l’iniquité et la ruse. Son avènement liera les artistes, les savants et les industriels, les fera directeurs de l’espèce humaine, placera les beaux arts, les sciences et l’industrie à la tête des connaissances sacrées. Il s’en suivra une société du bien-être, où règneront la liberté et la paix.

Bien que reprenant les fondements de la doctrine de Saint-Simon, ses disciples en rejettent plusieurs points importants: alors que Saint-Simon déclare que la société industrielle doit être fondée sur l’association des compétences et être la plus égalitaire possible, ses disciples pensent que la société doit être hiérarchisée selon les mérites de chacun. Ils dénoncent la propriété et l’héritage d’une forme d’exploitation de l’homme par l’homme, la remplacent par le collectivisme et refusent le libre-échange. Ils mettent en pratique l’industrialisme de Saint-Simon (développement économique; engagement politique, scientifique et culturel). Ils revendiquent l’égalité entre les hommes et les femmes mais échouent à établir l’égalité entre les classes.

Refoulement de la doctrine:

Méconnue, la doctrine de Saint-Simona été en prise avec son siècle. Elle reste encore aujourd’hui une matière à réflexion moderne (technocratie, égalité des sexes, bureaucratie, importance des réseaux à la place du conflit). Les raisons du refoulement du saint-simonisme hors de la mémoire nationale s’expliquent notamment par des prises de positions radicales jugées attentatoires à la propriété et aux mœurs, et par l’emprise considérable de la pensée marxiste (qui condamne le saint-simonisme).

Le saint-simonisme participe au regain de féminisme qui se produit au cours des années 1830. Beaucoup s’y engagent, telles Marie Talon, Marie-Reine Guindorf ou Pauline Roland.

Sources: Wikipédia, encyclopedie-humanisme.com, universalis.fr


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